"Aucun souvenir". Comme la plupart des gens de sa génération, Yves Van Laethem n’a aucun souvenir de la grippe de Hong Kong, qui, pourtant, tua au moins un million de personnes dans le monde en 1968 et 1969, y compris en Belgique. L’infectiologue du CHU Saint-Pierre de Bruxelles avait alors 15 ans. "Je me souviens bien de mai 68 et de la guerre du Vietnam mais pas de l’épidémie. À l’époque, on médiatisait beaucoup moins. C’est passé comme une sorte de tempête inévitable sur le monde et dont on n’avait pas la maîtrise."

Comment a-t-on pu oublier cette pandémie dévastatrice alors qu’aujourd’hui, chacun se dit qu’il se souviendra sans hésitation du Covid-19 et du confinement général qu’il a entraîné ?

Les années 68-69 sont des années intenses, de fureur et de promesses. Des années où on a l’oreille tendue vers le poste de radio familial et où on se rassemble le soir, religieusement, pour regarder l’unique journal télévisé de la RTB. L’Europe a les yeux fixés sur Paris, où la jeunesse demande plus de liberté, et sur le Biafra, où les photos des enfants affamés émeuvent. Aux États-Unis, la population perd toute illusion sur la guerre qui s’éternise au Vietnam. En Belgique, l’ " Affaire de Louvain " déchaîne les passions et entraîne le splitsing de l’université catholique. Et puis, dans tout ce fracas, le 20 juillet 1969, le premier homme marche sur la Lune.

Une pandémie en deux temps

La grippe de Hong Kong est venue en deux temps. Décelé dans la colonie britannique en juillet 1968, en provenance de Chine centrale, le virus s’attaque ensuite aux États-Unis où il crée une épidémie majeure à l’automne et en hiver. Il fait près de 50 000 victimes en trois mois. L’Europe est peu affectée et les virologues de l’époque ne s’inquiètent guère.

À la télévision française, en décembre 1968, le docteur Geneviève Cateigne de l’Institut Pasteur déclare que "l’épidémie évoluera probablement comme une épidémie saisonnière assez banale". Son raisonnement est que ceux qui ont vécu la grippe asiatique de 1956-1958, qui a fait entre 1 et 3 millions de morts, vont probablement être immunisés contre celle qui arrive. Elle recommande toutefois de vacciner les personnes âgées, les femmes enceintes, les cardiaques, les insuffisants respiratoires et le personnel hospitalier.

Mais le virus revient comme un boomerang à l’hiver 1969 alors que les spécialistes, réunis en congrès par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Atlanta en octobre 1969, parlaient déjà de la pandémie au passé. Peu informés, les médias minimisent, voire ironisent de leur côté. Pourtant, un médecin niçois de l’époque, interrogé par Libération en 2005, décrira une situation désastreuse. "Les gens arrivaient en brancard, dans un état catastrophique. Ils mouraient d’hémorragie pulmonaire, les lèvres cyanosées, tout gris. On n’avait pas le temps de sortir les morts […]. Il y en avait de tous les âges : 20, 30, 40 ans et plus. Ça a duré dix à quinze jours et puis ça s’est calmé et, étrangement, on a oublié."

En Belgique, on dispose encore moins de données. Très peu de scientifiques se sont penchés sur cet épisode. Le laboratoire de référence de l‘Institut de santé publique (ISP), l’un des ancêtres de Sciensano, n’a commencé à fonctionner qu’à partir de 1977. Et le réseau de médecins vigies, projet de l’Institut d’hygiène et d’épidémiologie (IHE), n’est mis en place qu’en 1979. La presse belge de l’époque en dit très peu. Le virus serait entré dans le pays via Mouscron, en provenance de France.

L’affaire est traitée en quelques brèves dans les pages des faits divers ou de l’actualité internationale, jamais en Une. "Ce n’est pas ce qu’on appelle une grosse épidémie", écrit Le Soir le 30 décembre 1969, tout en notant qu’il y a entre 10 et 25 % d’absents dans les entreprises et que les analyses du virus sont attendues des "laboratoires de référence", notamment à Londres. La conviction des autorités est que la pandémie n’est pas grave, ne provoque pas de mortalité excessive et que l’OMS a bien les choses en main.

Près de 10 000 morts en Belgique ?

Un rapport du Département américain de la Santé souligne en mars 1970 que "Bruxelles a été principalement affectée avec un taux d’attaque de 15 % qui touche toutes les classes d’âge". Et en analysant les données de Statbel sur l’évolution du taux de mortalité en Belgique, on constate que, par rapport à l’année 1967, le pays a enregistré une surmortalité de quelque 9 000 personnes en 1969 et 1970. Depuis ce léger pic, le taux de mortalité a baissé graduellement en Belgique. Il était de 12,6 % en 1968. Il est de 9,7 % en 2019. "Je dirais que la grippe de Hong Kong a tué environ 10 000 Belges", estime le démographe André Lambert (Adrass), qui a analysé ces chiffres pour La Libre.

Il y a donc bien eu des victimes en Belgique mais dans une indifférence générale. Ni les politiques, ni les journalistes, ni les médecins ne semblaient avoir pris conscience du phénomène. Le mot grippe n’a jamais été prononcé au Conseil des ministres entre 1968 et 1970.

Pourtant le virus était bien présent. Il s’agissait du H3N2, "un virus aviaire qui avait fait un réassortiment avec un porc", explique le professeur Patrick Goubau, ancien chef du département de microbiologie de Saint-Luc. "Tous les virus de la grippe sont d’origine aviaire, spécialement des oiseaux d’eau, comme le coronavirus vient de la chauve-souris." Le porc sert en quelque sorte de courroie de transmission vers l’homme.

Ce virologue était en Humanités à l’époque. Et comme son collègue du CHU de Saint-Pierre, il ne s’est intéressé à cette grippe de Hong Kong qu’après la pandémie et dans un cadre professionnel. "La grippe espagnole avait provoqué une très forte mortalité et une très grande contagiosité. En 1968, on s’est dit : ‘voilà un nouveau virus’. Il n’a pas été aussi mortel. On pense que l’immunité de la population a été suffisante pour résister en partie à l’infection", nous dit-il.

Les médecins ne disposaient pas de médicaments spécifiques à l’époque. De nombreux malades étaient soignés à domicile. Les symptômes duraient de quatre à cinq jours, parfois jusqu’à deux semaines, et incluaient de la fièvre, des courbatures et de la fébrilité. Interrogé par le South China Morning Post, un officiel de Hong Kong conseillait aux malades de rester au lit. "Entre-temps, ils peuvent prendre de l’aspirine, du thé, des jus de citron, du whisky ou du brandy selon les goûts", ajouta-t-il.

Aujourd’hui, tout va plus vite

Alors pourquoi la pandémie actuelle, qui a fait 150 000 morts jusqu’à présent, fait-elle autant de bruit ?

Il y a bien sûr le confinement qui impacte toute la population, le vieillissement de celle-ci qui entraîne une plus grande mortalité mais aussi le fait que nous vivons dans un monde ultra-connecté et médiatisé. "La mondialisation des épidémies a toujours existé", explique le professeur Paul Bertrand, historien des épidémies à l’UCL. "Elle est évidente depuis la préhistoire. Ce qui change, c’est la rapidité avec laquelle elle se diffuse et l’hypercommunication. Pour que la grande peste du XIVe siècle passe de l’autre côté de la planète, il a fallu de 50 à 70 ans. Pour le Covid-19, il n’a fallu que quelques semaines."

Le Covid-19 surfe aussi sur les angoisses du temps présent, une incertitude sur le sort de la planète à laquelle vient s’ajouter un virus inconnu et insaisissable. "L’ennemi est là, raconte le professeur Bertrand. Il est insidieux. Il est très fort. Mais on ne sait pas si on peut en être la victime."

Les vieux démons reviennent, du bouc émissaire jusqu’à la délation. "Dès qu’un phénomène social a un impact très fort sur la société, comme une épidémie ou une famine, on cherche un bouc émissaire. On invoque des théories simplistes. Au Moyen Âge, ce sont les Juifs et les pauvres. L’angoisse passe par le repli sur soi ou la fuite le plus loin possible", poursuit Paul Bertrand, qui trouve " effra yan t " qu’on ait oublié les personnes âgées dans les maisons de retraite. "Jamais en Afrique les habitants ne voudraient abandonner leurs malades."

Après la pandémie, le rebond

Ce qui est positif, c‘est que ces mouvements amènent de la solidarité, comme aujourd’hui mais aussi lors de la pandémie du sida qui a fait 32 millions de morts. "Lorsqu’on est sur les ruines d’une société balayée par la peste, il y a une volonté de reprendre les choses autrement, conclut l’historien. Six mois après, les sociétés sont ailleurs. Elles ont redéployé leur dynamique sur d’autres chemins."