Interrogée sur la pression actuelle qui pèse sur les hôpitaux, Leila Belkhir a évoqué particulièrement la situation des Cliniques universitaires Saint-Luc, où elle travaille: "Il y a actuellement une trentaine de patients hospitalisés dont une vingtaine aux soins intensifs. Le profil de ces patients a changé: on a moins de personnes très âgées ou qui proviennent des maisons de repos. Et cela montre que la vaccination est efficace. Chez nous, on se retrouve donc avec des patients qui ont entre 40-45 ans et 70-75 ans. Il s'agit davantage d'hommes que de femmes mais cela, c'est déjà connu. De même, ces personnes présentent des facteurs de risque tels que de la surcharge pondérale, du diabète, de l'hypertension... Il s'agit ici aussi de facteurs de risque bien connus".

Lors de la conférence de presse de mardi, les experts ont fait état de chiffres qui allaient dans le bon sens. Toutefois, plus de 900 lits restent occupés en soins intensifs en Belgique. Pour Leila Belkhir, cela reste problématique: "Quand les patients sont en soins intensifs et doivent être intubés, le séjour à l'hôpital est long, de deux semaines minimum. Une personne Covid en soins intensifs va donc bloquer un lit pendant une longue durée. Il y a dès lors un calcul quotidien qui doit se faire et nécessite beaucoup d'efforts de la part des médecins. Doit-on reporter une autre opération par manque de lits en soins intensifs? Opère-t-on quand même? Le coronavirus influe sur tout le reste. Alors certes on a l'impression que le pic est derrière nous, mais on n'a pas ce sentiment que cela va mieux au niveau des hôpitaux qui restent sous pression."

Un relâchement dans le respect des mesures pourrait-il également expliquer ce changement de profil au niveau des patients hospitalisés? Pour l'infectiologue, cela demanderait une étude de terrain, mais elle confie tout de même que beaucoup de patients avec lesquels elle discute évoquent des contaminations "au niveau familial au sens large, avec des contacts intergénérationnels, voire parfois avec des voisins." "Donc oui, tout cela est lié au comportement des gens", conclut Leila Belkhir.

"Ce qui se passe actuellement au Brésil est vraiment inquiétant"

Le variant brésilien fait beaucoup de bruit et inquiète. A raison? Pour l'infectiologue, "ce qui se passe actuellement au Brésil est vraiment inquiétant, en particulier dans les villes où on pensait qu'une certaine immunité avait été acquise. On a donc ce sentiment qu'avec ce variant, il y a des cas de réinfection plus importants. Il échapperait plus facilement à l'immunité. Donc il faut rester très vigilant avec l'émergence de ces variants, notamment le variant britannique, responsable de nombreuses contaminations actuellement chez nous. Je n'ai pas tous les outils pour dire qu'il faut isoler ou pas, mais il y a des personnes compétentes qui doivent prendre des mesures adéquates. Mais que Paris annule ses vols entre la France et le Brésil n'a aucun sens si les passagers peuvent tout de même atterrir à Bruxelles. Il faut prendre des décisions à l'échelle européenne dans ce cas et être cohérent."

Surprise par la réaction par rapport à sa carte blanche

Leila Belkhir, avec deux autres experts, a signé une carte blanche dans Le Soir en début de semaine dans laquelle elle insistait sur la nécessité de faire évoluer la gestion de crise. "J'ai été très surprise par l'accueil politique favorable à cette carte blanche. C'est plutôt positif. Attention, l'idée n'était pas de critiquer, car les mesures qui ont été prises par le passé devaient l'être à ce moment précis. Et il n'est pas question non plus ici de dire qu'il ne faut plus être vigilant. Ce qu'on veut dire, c'est qu'on a appris depuis un an de cette crise, une crise qui dure avec un virus qu'on connaît mieux, notamment au niveau de sa transmission... Ne faut-il dès lors pas essayer maintenant de voir plus loin et tenter d'adapter la gestion de la crise en fonction du risque réel et non plus - je caricature - en disant 'on ferme tel secteur et tel secteur' en sachant qu'au sein même de ces secteurs, les risques sont différents".

Quid du Codeco de ce mercredi?

Un Comité de concertation très attendu a lieu ce mercredi.Leila Belkhir a conscience que les études sur le virus et sa connaissance depuis plus d'un an maintenant sont une chose, et que la politique en est une autre. "Il n'est cependant pas trop tard pour changer la façon de faire", assure l'infectiologue. "Après on sait que chaque homme politique défend un petit peu son territoire, pour ne pas dire son électorat. Mais il me semble important à présent de sortir de cette vision par secteur, de prendre de la distance par rapport à cela et de pouvoir prendre des décisions qui sont basées sur des risques réels et non plus, par exemple, sur du lobbying que peuvent encore exercer certains secteurs".

Par rapport à l'Horeca qui veut rouvrir le 1er mai, peu importe la décision du Codeco de ce mercredi, l'infectiologue se montre prudente: "Notre carte blanche n'était pas de dire que maintenant tout est permis. En ce qui concerne l'Horeca, une réouverture doit être envisagée mais il faut rouvrir ce qui peut rouvrir de façon sécurisée."

Des perspectives existent

Leila Belkhir conclut en réaffirmant l'importance d'avoir des perspectives pour l'avenir: "Les facteurs de risque à présent sont bien connus. C'est le fait de se retrouver dans un endroit qui est clos, peu ventilé, avec des personnes sans masque, qui parlent, mangent ou crient. A partir de là, on a des modèles qui existent et montrent les différentes possibilités pour réduire les risques. Il est donc tout à fait possible d'aller au cinéma, dans une salle de jeunes ou au théâtre si des conditions sont respectées. La mise en place de ces conditions va permettre à des secteurs et des personnes en difficulté de reprendre espoir. Il faut réellement envisager cela et réfléchir à notre mode de fonctionnement car on ne sait pas du tout combien de temps cette crise va durer. Comme l'an dernier, avec les beaux jours, il va certainement y avoir une amélioration de la situation mais on ne sait pas comment ça va se passer durant l'automne prochain. Il faut préparer tout cela dès à présent!"