C’était un lundi, à Toronto. Le 23 avril 2018, un masculiniste tue 10 personnes, dont huit femmes. Son nom : Alek Minassian. Son motif : il hait les femmes. Avant de passer à l'acte, il a pris le temps de faire mûrir son discours antiféministe sur un forum, celui des "célibataires involontaires", où des frustrés sexuels revendiquent le droit de "pouvoir coucher quand ils veulent" et incitent également au viol des femmes.

Alek Minassian a été jusqu'au bout de l'idéologie anti-femmes. C'est la limite qu'il a franchie, par le meurtre. D'autres de ses confrères déversent leur aversion à l'égard des luttes féministes avec davantage de mesure, de prudence. Leurs idées pullulent sur les réseaux sociaux, se répandent, s'inculquent. Aujourd'hui, intégrer une page ou un groupe masculiniste ou antiféministe est un jeu d'enfant sur Facebook. Derrière leurs écrans, ces individus se complaignent de leur "virilité menacée", de ces féministes qui "leur volent leur travail". "Attention, pas de misogynie sur le groupe, nous sommes juste antiféministes", précise l'administrateur d'un groupe qui réunit plus de 7.000 adhérents depuis 2014. 

Pourtant la doctrine est bien ancrée: "Les plus intelligents ont bien compris qu'il ne faut pas demander le retour de la femme au foyer. Ils utilisent alors des arguments qu'on ne peut contrer, tels que: 'Il faut que l'enfant grandisse dans un environnement sain et sécurisant'", analyse Sarah Sépulchre, professeure de communication et spécialiste de la question des genres à l'Université catholique de Louvain-la-Neuve. "Personne ne répondrait par la négative, mais est-ce qu'un environnement sain et sécurisant implique la seule présence d'une mère à la maison?" Sur une page possédant plus de 100.000 adhérents, le discours de haine monte d'un cran. Les affiliés tournent en dérision le viol. Ils remettent en question la notion de consentement, ainsi que les témoignages de victimes d'abus sexuels. Ils nient les inégalités salariales entre hommes et femmes. 

"Oui, le masculinisme est dangereux", souligne la sociologue à l'UCLouvain Pascale Vielle. S'il y a une gradation parmi les discours proférés, ces hommes sont en quête de leur identité masculine et ne conçoivent pas une lutte pour les droits des femmes à l'heure actuelle. Des droits? Elles en ont déjà bien assez, selon ces hommes qui s'insurgent contre l'égalité des sexes. Ils estimeraient même que les femmes ont pris le pouvoir sur les hommes. Le Vif résumait leur pensée de la sorte, le 22 août dernier : "Le patriarcat aurait été détrôné par le matriarcat". Ont-ils au moins compris la définition du féminisme? Il s'agit bien d'un "mouvement social qui a pour objet l'émancipation de la femme, l'extension de ses droits en vue d'égaliser son statut avec celui de l'homme, en particulier dans le domaine juridique, politique, économique; doctrine, idéologie correspondante."

Doit-on tendre l'oreille à ce type de discours sous prétexte de la liberté d'expression, que les masculinistes sont en droit d'invoquer? "C’est important de faire droit à des demandes de reconnaissance identitaire, mais quand on exalte cela - tant en ce qui concerne le féminisme que le masculinisme - en l’opposant à son contraire, on ne fait qu’attiser une guerre qui n’a pas lieu d’être", décrypte la sociologue Pascale Vielle.

"Les monstruosités rendues possibles par les actes les plus anodins"

Plus encore, "ils donnent une représentation des féministes qui est tout à fait erronée, en concevant qu'elles sont toutes pareilles, alors que la pensée féministe est subtile et tout à fait complexe", explique Pascale Vielle. "On n'a pas toujours conscience des prises de position clairement masculinistes. Les actes les plus monstrueux sont rendus possibles par les actes les plus anodins", poursuit Sarah Sepulchre.

L'exemple le plus parlant ? La blague sexiste au travail. "Ces blagues offrent un terreau qui permet le harcèlement. Et pourtant, on baigne tous dans cette culture et nous avons tous et toutes déjà entendu ou proféré des blagues sexistes. La limite entre prononcer la blague, rendre une collège mal à l'aise, ou harceler moralement cette même personne, est ténue", illustre la spécialiste des thématiques de genre. "Si la collègue en question s'insurge et confie ne pas apprécier la 'boutade', il arrive qu'elle puisse être taxée d'un 'manque d'humour'. Alors que si quelqu'un d'autre prend la parole et dit 'elle ne me fait pas rire non plus, ta blague', le harceleur en question sera bien moins tenté de recommencer." Parfois, il arrive que des femmes refusent sciemment d'entrer dans un bar car elles savent qu'elles s'y feront harceler. "C'est un phénomène d'exclusion des femmes de certains lieux publics", ajoute la scientifique.

Le retour de bâton

Mais la question masculiniste ne date pas d'hier. Dans les années 1970, les premiers mouvements émergeaient en réaction à l'émancipation féminine qui se déroulait alors. Les femmes possèdent leur propre compte en banque, prennent la pilule, peuvent désormais voter depuis une vingtaine d'années et les mouvements féministes s'organisent.

"Face à toute avancée, il y a un retour de bâton. L'émancipation des femmes n'échappe pas à la règle. Au même moment, par conséquent, les premières structures autour des droits des pères émergent. Ceux-là revendiquent la garde de leur enfant après un divorce. Il y a, à l'époque, toute une rhétorique masculiniste qui entoure le propos, un combat pour maintenir la domination patriarcale", complète Sarah Sepulchre.

Puis, les choses se tassent. Pendant plusieurs décennies, les groupes féministes, qui avaient pris tant de force à l'aube des années 1980, n'ont plus autant de vigueur. Les droits des femmes? On en a déjà bien assez, si on caricature un peu. Mais certaines résistent face à la virulence masculiniste.

"Faire croire que les hommes subissent autant de violence"

Entre 2004 et 2006, Pascale Vielle assume la première direction de l'Institut fédéral pour l'égalité des femmes et des hommes. Elle raconte: "A l'époque, j'ai fait l'objet d'entrisme des masculinistes issus de mouvements de pères, au moment du vote de la loi du partage égal de l'hébergement des enfants de parents séparés. Ceux-là voulaient saisir la totalité du salaire de la mère quand celle-ci ne présentait pas l'enfant au papa. En gros, ils voulaient une punition symétrique à celle des pères qui ne paient pas la pension alimentaire. Alors que la gravité des faits n'était pas symétrique. Ensuite, j'ai subi la pression de lobbies sur la question de la violence conjugale. Ces derniers voulaient rétablir la "vérité", qui était, selon eux, que les hommes subissaient autant de violence que les femmes. Alors que les violences ayant entrainé la mort ne concernent que les femmes pour la plupart. A l'époque, je n'ai pas cédé. Mais mes successeurs l'ont fait. Aujourd'hui, les statistiques sont noyées, de sorte à ne pas fâcher les hommes."

Mais ensuite arrive l'affaire du producteur hollywoodien Harvey Weinstein, accusé de harcèlements et d'agressions sexuelles. Le mouvement #MeToo, et les confidences emmêlées de honte et de culpabilité que les victimes de harcèlement moral et physique avaient enfouies en elles sortent tout à coup. De toutes parts. Les femmes prennent la parole et osent dénoncer leur(s) agresseur(s).

"Il s'agit d'une nouvelle phase. Les groupements féministes avaient perdu un peu de force, et ces scandales sont arrivés. Les hommes et les femmes se sont rendu compte qu'on ne vivait pas du tout dans un monde égalitaire. La prise de parole des femmes, à ce moment-là, c'est du jamais vu. Dans les années 1970, il fallait rejoindre des groupements féministes, des manifestations, en gros s'insérer dans des structures pour être entendues. Mais là, avec les hashtag #MeToo et #BalanceTonPorc, la prise de parole est devenue collective, et bien plus généralisée qu'avant. En regard de ce mouvement, il n'est pas étonnant que les mouvements masculinistes soient également en pleine recrudescence. Forcément, il y a une réaction. On est dans un vrai retour de bâton, une configuration très semblable à celle des années 70'", évoque Sarah Sépulchre, la professeure de communication.

Cyber-harcèlement et torture psychologique

En 2016, le monde de l'internet assiste avec effarement au bashing de Marion Seclin, une YouTubeuse française féministe et engagée, qui publie une vidéo dans laquelle elle dénonce le harcèlement de rue, la "drague lourde" subie par un grand nombre de femmes. Très vite, le retour de flamme s'opère pour la jeune femme. Menaces de mort, de viol, appels au suicide ou à "tuer toute sa famille", inondent la messagerie, les commentaires YouTube, ainsi que l'ensemble des réseaux sociaux de la vidéaste. En Belgique, la loi condamne le sexisme dans l'espace public, les formes de harcèlement sexuel, y compris en rue, commis dans des lieux publics, depuis 2014. Elle stipule "que toute personne ayant un comportement ou un geste, en public ou en présence de témoins, visant à considérer une personne comme inférieure ou à la mépriser en raison de son sexe ou encore de la réduire à sa dimension sexuelle, peut être punie." Mais, comme le dénonce Marion Seclin dans une vidéo où elle témoigne de sa mésaventure pour Brut, les faits de cyber-harcèlement sont rarement punis dans les faits.

"Les violences faites aux femmes ne sont pas toujours réprimandées. Il est de notoriété publique qu'il existe une forme d'impunité du viol. Le chiffre noir est important et les plaintes n'aboutissent parfois pas à des sanctions. Le message envoyé aux agresseurs c'est: 'qu'est-ce que je risque finalement si j'injurie?", complète Sarah Sepulchre.

A l'origine de ce phénomène de cyber-harcèlement de grande ampleur, se cache une organisation bien en place, d'après la spécialiste des questions de genre à l'UCLouvain. "Les réseaux sociaux et forums en tous genres, y compris de jeux vidéos servent de lieu de réunion pour ces masculinistes. Il s'agit d'une véritable configuration. Ces gens sont organisés pour harceler des femmes. Ils les menacent en allant jusqu'à découvrir leur adresse personnelle, en les surveillant de très près. C'est du harcèlement pur et simple, et c'est criminel. Ces jeunes femmes ont vécu une vraie torture psychologique. Il ne faut pas voir les choses de manière naïve. Parfois, il y a même des appels aux meurtres."

Comment réagir face à ce type de discours, d'idéologie? "Il faut à tout pris éviter de présenter l’homme et la femme comme irréductiblement opposés et complémentaires afin d’éviter d’asseoir une domination. Le discours de la complémentarité permet de légitimer la domination des femmes. L'exaltation d'identités présentées comme antagonistes attise les conflits", conseille Pascale Vielle. "Cela demande un travail de fond. S’éduquer, essayer de comprendre ce qu’il y a derrière les discours. Ne rien laisser passer. On doit permettre l'expression de tous, hommes, femmes et personnes non-binaires dans cette société où l'ensemble des droits doivent s'exercer. Ne surtout pas se dire que les droits des femmes sont acquis. Il faut qu’on s’en empare", conclut Sarah Sepulchre.