La suppression du "peu de libertés" octroyé aux détenus va catalyser la violence.

Samedi soir, une vingtaine de prisonniers ont refusé de regagner leurs cellules à la prison de Jamioulx. Ils ont mis le feu à divers objets.

Le 27 mars, à Leuze-en-Hainaut, trois agents pénitentiaires ont été blessés après avoir dû intervenir dans la cellule d’un détenu qui n’acceptait pas la sanction disciplinaire qui lui a été infligée. Le même jour, six détenus se sont retranchés sur le toit d’un bloc de la prison de Lantin. Trois gardiens ont été hospitalisés. Leurs collègues ont lancé une grève de 24 heures.

Le 23 mars, une quarantaine de détenus de la prison de Marche ont refusé de regagner les cellules. Le 19 mars déjà, des détenus ont signifié le même refus à la prison de Saint-Gilles. Une rumeur infondée indiquait qu’un prisonnier était infecté par le coronavirus.

Les jours de crises défilent et les prisons semblent de plus en plus au bord de l’explosion.

La suppression des visites, des activités, des ateliers de travail (hormis ceux qui produisent des masques ou qui assurent les commandes en cours), la réduction des sorties préau, le personnel en sous-effectif… sont autant de paramètres qui mettent le feu aux poudres.

" Ça coule de source. Le peu de droits dont bénéficient les détenus a été restreint ", commente l’avocat Bruno Dayez, connu pour ses critiques en tant normal sur les conditions de détention. " De nature, l’être humain, lorsqu’il est privé de liberté, a envie de se libérer. Si un détenu se voit retirer ses rares droits, il pète un câble. À la base, le régime classique est déjà un confinement excessif. Ici, avec la crise, les consignes de sécurité ne sont pas totalement respectées. Les détenus craignent pour leur vie. Et ça ne semble intéresser personne. Les prisons, c’est un milieu confi dentiel , à l’ombre. Tout le monde s’en fout. Et, pour le ministre, tout va bien. "

Pourtant, pour éroder la surpopulation carcérale, des congés pénitentiaires prolongés peuvent être octroyés, ce qui, déjà à ce stade, a ramené le nombre de détenus à 10 000 au lieu de 10 800.

Des mesures insuffisantes

Certaines mesures ont été prises afin de permettre à quelques détenus condamnés, présentant un profil de risque faible, de quitter la prison provisoirement, et ce à plusieurs conditions.

Certaines catégories de personnes sont toutefois exclues : les délinquants sexuels, les condamnés pour terrorisme, et celles qui purgent des peines de plus de 10 ans. En revanche, on va suspendre les permissions de sortie, congés brefs et détentions limitées, pour éviter des allers-retours à court terme.

" C’est insuffisant ", commente Bruno Dayez. " Pour l’instant, les détenus n’ont rien d’autre à penser qu’au coronavirus. Ils sont oisifs, dans leur cellule 23 heures sur 24. Et ils ne peuvent compenser cette pression par les visites. Ce n’est pas le crédit téléphonique de 20 euros qui leur a été octroyé qui peut arranger les choses. Ils ne travaillent plus dans les ateliers. Intrinsèquement, il s’agit d’un travail abrutissant et rudimentaire. Mais c’était tout même une des rares possibilités de se changer les idées et de sortir de sa cellule millimétrique."

Et l’avocat d’avertir : "Tout cela est propice au désespoir et à une montée de violence. Hors contexte, les prisons contiennent déjà une potentialité de violence. Aujourd’hui, elles sont au bord de l’explosion. Faudra-t-il attendre qu’il y ait un drame ? "

"Sans visites, les détenus n’ont plus de drogue. Et ça les rend moins gérables"

Le personnel pénitentiaire est sous tension : " La suppression des visites se fait ressentir, les détenus font pression. Le crédit d’appels téléphoniques de 20 euros qui leur a été octroyé ne compense pas. Il faut la gratuité à raison d’une heure par jour, par exemple", décrit Gregory Wallez, secrétaire fédéral CGSP-Prisons. " Ceux qui ont des addictions à des drogues sont en manque, les visites constituant une porte d’entrée. Les agents sont, plus que jamais, en sous-effectif, le taux d’absentéisme, habituellement de 10 %, est aujourd’hui de 30 %. Il y a des malades, des gens qui vivent dans la crainte aussi. Ils doivent venir travailler même si un de leurs proches a les symptômes. Ils craignent de ramener le virus. Ce sous-effectif réduit encore plus le nombre et la durée des sorties préau. On fait selon les agents disponibles. " À l’intérieur des enceintes, les masques ont tardé à arriver. À charge de groupes de détenus de les produire pour tout le personnel, en fait. "Cela faisait 15 jours qu’on les attendait. Maintenant, il y en a pour tout le monde et il n’y aura pas de ruptures de stock. Ça tourne dans les ateliers, les autorités ont compris le filon. "

© D.R.