Les parents ont-ils été plus permissifs concernant l’utilisation des écrans par leurs enfants pendant le confinement ? Camille, la Caisse d’allocations familiales wallonne, a sondé des parents d’enfants de moins de 13 ans en Wallonie. Sans surprise, ce sondage révèle des temps d’écrans plus importants en cette période, et aussi une certaine dualité entre ce que les parents voudraient réellement (moins d’écrans) et la réalité. Une forme de culpabilité que Mouna Al-Husni Al-Keilani, pédopsychiatre à l’Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola (HUDERF), veut relativiser…

60% des familles wallonnes déclarent que le temps d’écran a augmenté durant le confinement. Au moins une heure de plus par jour pour 56 % d’entre elles, plus de trois heures en plus pour 11 %. Deux parents sur trois reconnaissent faire preuve de plus de tolérance vis-à-vis de l’utilisation des écrans depuis le début de cette période. Et le constat de l’augmentation du temps d’écrans touche toutes les tranches d’âges d’enfants.

© Camille

Les résultats de ce sondage réalisé avant et en plein confinement (1) par Camille , la Caisse d’allocations familiales, n’étonneront pas grand monde. En tout cas pas Mouna Al-Husni Al-Keilani, pédopsychiatre et responsable de l’unité d’hospitalisation à l’HUDERF. « Ces chiffres étaient assez prévisibles. Pendant ce confinement, on a tous été en difficulté pour gérer à la fois les enfants et le télétravail. Sans relais scolaires, extra-scolaires ou familiaux, il est normal que la plupart des parents aient assoupli les règles. » Et même pour ceux qui ne télétravaillent pas, d’ailleurs, occuper les enfants à la maison pendant 14 heures a ses limites. « Les quinze premiers jours, on cuisine avec les enfants, on bricole, on lit des histoires… Mais au bout d’un moment, on commence à tourner en rond. »

Des parents inquiets

Parmi les questions posées aux familles, certaines portent sur leur état d’esprit : « En tant que parent, êtes-vous inquiet des conséquences éventuelles de l’utilisation des écrans par votre/vos enfants ? » Le « oui » l’emporte largement. 57 % disent être inquiets « mais ne veulent pas en priver leur enfant ». 33 % disent être inquiets tout en restant extrêmement vigilants. 34 % des parents déclarent aussi avoir constaté des effets négatifs liés à cette plus grande consommation des écrans : une nervosité plus grande, de l’agressivité, de la fatigue, un manque de concentration et des yeux irrités.

Face à cette inquiétude, Mouna Al-Husni Al-Keilani tient à relativiser. « Tout d’abord, les liens entre les écrans et ces effets négatifs sont à vérifier car il ne faut pas négliger le fait que la situation est très anxiogène et a donc aussi une grande influence. » Par ailleurs, dans son service, l’équipe se veut nuancée quant aux dangers des écrans. « Le problème des jeux vidéo, et des écrans de manière plus large, est qu’ils sont surtout perçus selon les aspects négatifs. Alors qu’il y a aussi plein d’avantages à leur utilisation. Il n’y a pas si longtemps par exemple, un de mes petits patients a réussi, grâce à ses recherches sur Internet, à construire une machine à bonbons en légos ! Citons aussi les dessins animés, qui sont souvent vecteurs d’apprentissages et de valeurs morales. »

© Camille

Il faut déculpabiliser

Comme le montre le baromètre réalisé par Camille , « l’inquiétude des éventuelles conséquences n’empêche pas les parents de laisser leurs enfants les consommer. » Il révèle aussi que 33 % des enfants de 13 ans et moins possèdent déjà leur propre smartphone. Parmi eux, 42 % l’avaient déjà reçu à 10 ans ou moins, et d’ailleurs 25 % des enfants de moins de 13 ans possèdent déjà un profil sur au moins un réseau social ! Ces chiffres mettent en avant une grande contradiction. « Quand on demande aux parents d’enfants plus jeunes à quel âge ils pensent acheter un smartphone à leur enfant, ils l’envisagent beaucoup plus tard, soit 12 ans, voire plus », commente Sylvie Blampain, Data Analyst chez Camille , qui a piloté cette enquête. « Mais la différence entre ce que les parents imaginent lorsque leurs enfants sont en bas âge et ce qu’ils font lorsqu’ils se retrouvent dans la situation est assez différente. Il ressort de tout cela une forme de culpabilité de la part des parents. Ils disent qu’ils auraient voulu faire autrement. Mais on sent qu’ils agissent ainsi plus par dépit que par choix. »

Pour la pédopsychiatre de l’HUDERF, les parents ne devraient cependant pas culpabiliser. « Ils ont fait ce qu’ils ont pu dans une situation extrême et hyper compliquée. Je ne vois pas comment ils auraient pu faire autrement que de proposer plus d’écrans. Sans oublier le fait que les enfants ont aussi reçu des devoirs à faire. C’est pour cela que j’insiste sur le fait que ces écrans ne sont pas que des dangers potentiels. Ils auront permis aux enfants de développer d’autres compétences. »

Quelle est la juste limite ?

Dès lors y a-t-il une juste limite du temps d’écran et quel est-il ? Comme pour tout, Mouna Al-Husni Al-Keilani préconise la modération et la diversité. « Selon moi aucune activité n’est vraiment mauvaise à condition que cela soit varié. » Les limites sont cependant bienvenues, car la difficulté actuelle est que les applications et jeux sont accessibles en permanence, ce qui les rend beaucoup plus addictifs. « C’est ici qu’il est important que les parents mettent des limites, car un enfant en train de s’amuser pourra difficilement s’arrêter de lui-même. » Par contre, il faut le faire intelligemment, en limitant par exemple le temps en fonction des applications. « De toute façon il ne faut pas se mentir, les enfants sont nés dedans et vont vivre avec les écrans. C’est quand même un outil d’apprentissage extraordinaire, à condition de savoir l’utiliser. Or c’est ce qui manque un peu aujourd’hui : apprendre aux enfants à gérer tout cela. »

Lisez l’intégralité des résultats du baromètre Camille en cliquant ICI .

(1) Le sondage a été réalisé en deux temps. Une première fois durant la semaine du 9 mars 2020, où 2.335 familles wallonnes ont répondu. Puis la semaine du 9 avril 2020. Là, 4.162 familles ont répondu.