Si depuis, le nombre d'appels a baissé - même s'il reste deux fois supérieur à la période pré-coronavirus- la détresse n'a pas disparu. "Les victimes ne voient plus du tout d'issue", témoigne-t-il. La vague de l'épidémie a déferlé avec un certain retard sur la Belgique par rapport au sud de l'Europe. "On était prévenu que le confinement était une situation chaotique et fragilisante pour les femmes victimes de violences conjugales", explique M. Simoens, qui travaille également depuis 23 ans pour le Collectif contre les violences familiales et l'exclusion (CVFE). "On a eu 15 jours se préparer."

Pendant la première vague, le nombre d'appels a triplé. Une hausse qu'explique M. Simoens par un certain état de sidération. "Les pouvoirs publics se sont aussi mobilisés et ont voulu informer le plus possible de l'existence de la ligne d'écoute. Le message a été bien reçu par l'ensemble de la population. C'est un peu comme à l'arrivée de l'hiver où on prend conscience de la réalité du sans-abrisme. Le confinement a agi comme une prise de conscience de la réalité des violences", explique-t-il. "Mars et avril 2020 ont été un électrochoc."

Près d'un tiers des appels provenait de proches de victimes, qui s'inquiétaient du confinement. "C'était tout à fait neuf que la ligne soit utilisée par ce public, composé de parents, amis, collègues..."

Le 0800/30.030 a bien entendu aussi été fortement sollicité par les femmes victimes des violences de leur partenaire. "Pendant le premier confinement, nous avons reçu beaucoup d'appels de détresse, de victimes en état de panique ou de profond désespoir, avec le sentiment qu'elles n'allaient pas s'en sortir", témoigne M. Simoens. Les conversations étaient plus courtes, davantage centrées sur la gestion d'une crise ou d'une détresse. Le confinement compliquait aussi les appels, d'où la mise en place d'un "chat", pour permettre un contact en ligne plus discret.

Les centres de planning familial constatent aussi que "le confinement a exacerbé les violences", selon Emilie Saey, directrice de la Fédération pluraliste des centres de planning familial. "Surtout en avril 2020, on a reçu un peu plus de victimes de violences. Avec le confinement strict, une série de femmes qui gardaient la tête hors de l'eau lorsque leur compagnon violent allait travailler ou au café se sont vu privées de ces moments-là", ajoute Karim Majoros, directeur de la Fédération laïque de ces centres.

Les écoutants ont, eux, pris conscience que les réseaux tels que la famille mais aussi le travail "représentent un réel filet de sécurité". La disparition des liens a rendu les victimes vulnérables, explique le coordinateur de la ligne Écoute Violences Conjugales.

"Les victimes se demandaient aussi comment on a pu attendre le confinement pour s'inquiéter de leur sort. Le confinement, c'est leur réalité. Les violences conjugales, c'est être privé de mouvement. Le confinement était déjà une situation connue", pointe-t-il.

Jean-Louis Simoens appelle à ne pas confondre des situations de tensions et de disputes, qui éclatent au sein d'un couple en raison du confinement, et les violences conjugales, qui se situent dans le continuum des violences faites aux femmes. "Nous sommes dans une société, un système qui génère des formes de violences auxquelles les femmes font face. Le confinement ne va pas provoquer de la violence conjugale là où il n'y en avait pas auparavant", insiste-t-il. Disputes et violences conjugales n'obéissent pas aux mêmes règles. Les violences conjugales consistent en des "processus de prises de contrôle et d'emprise. C'est un phénomène de sidération, de traumatismes. L'auteur est dans le déni et minimise ses actes. Beaucoup de victimes disent que leur entourage les considère comme le couple parfait, voient l'homme violent comme le gendre idéal", illustre-t-il.

Pour l'instant, la ligne reçoit toujours le double d'appels, dont 90% proviennent de femmes. Le deuxième confinement diffère cependant tout à fait du premier: "les liens sociaux sont présents a minima et on retrouve un mélange entre la réalité d'avant le confinement et des situations de grand désespoir". L'épuisement se fait ressentir, "les victimes ne voient plus du tout d'issue".

Le Collectif contre les violences familiales et l'exclusion offre également un soutien psychologique, social et juridique et les demandes dans ce domaine affluent. "Le centre est débordé."

Le coordinateur de la ligne d'écoute salue un réel soutien de la part des pouvoirs publics wallon, bruxellois et de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il déplore toutefois des lacunes au niveau fédéral, plus particulièrement en ce qui concerne la Justice, qui fait face à un manque de moyens "criant" et à un déficit en formations. "Le terme 'violence conjugale' n'existe même pas dans certains arrondissements judiciaires", s'offusque M. Simoens.

Il pointe aussi l'absence de statistiques dédiées aux violences conjugales. "Quand on veut traiter un problème, il faut pouvoir l'évaluer. Il faut définir et quantifier un phénomène pour agir dessus", conclut-il.