Ce lundi 27 janvier, cela fait 75 ans que les camps d’ Auschwitz ont été libérés par les troupes soviétiques. Le Belge Paul Sobol, l’un des derniers survivants, avait témoigné devant les lecteurs de La Libre Belgique en 2019, nous vous proposons de (re)découvrir son témoignage ici.

Né en 1926, Paul Sobol grandit à Bruxelles dans une famille ouvrière d’origine juive polonaise. Après l’invasion allemande de 1940 et l’obligation du port de l’étoile jaune, sa famille, non-pratiquante, se cache. Quelques jours après le Débarquement de Normandie en juin ’44, la Gestapo arrête sa famille sur dénonciation. Avec ses parents, sa sœur et son petit frère, Paul Sobol est déporté au camp d’Auschwitz-Birkenau. Il y restera plusieurs mois.

En mai 1945, le jeune homme de 19 ans revient à Bruxelles, orphelin de ses parents et sans son petit frère. Quelques jours plus tard, il retrouve sa sœur. Brisé, démuni et seul, le rescapé doit se relever, se reconstruire.

Âgé de 93 ans, Paul Sobol, auteur de Je me souviens d’Auschwitz… (Éd. Racine), reste un “passeur de mémoire” très actif.

© Tim Dirven

Le témoignage de Paul Sobol, âgé de 93 ans, est à la fois émouvant et glaçant. Il permet de mieux saisir comment quelques déportés ont survécu à cette usine à tuer les humains et broyer les âmes. En plus de la force physique, cet enfer requiert notamment une exceptionnelle capacité de décryptage des situations. Puis, il y a cette force intérieure que le jeune Paul a puisé dans une photo cachée dans sa main. Elle représentait Nelly, l’amour de sa vie, qu’il épousera après sa libération et après s’être converti au christianisme.

Comment s’est déroulée votre arrestation en juin 1944 ?

Bien que d’origine juive, mon père n’était pas du tout religieux. J’ignorais même tout de la judéité. Mais voilà, nous étions perçus comme des étrangers. Il avait gardé des contacts avec sa famille à Varsovie qui lui parlait des ghettos, des persécutions et des rafles. Consciente du risque que nous courrions, ma famille s’est cachée pendant deux ans. Mon père nous a dit : “Il faut qu’on disparaisse !”. Je vivais presque normalement, je faisais du sport, mais avec de faux papiers et loin de mes amis d’enfance. Le 13 juin 1944, notre famille était arrêtée sur dénonciation, en pleine nuit, par la Gestapo. Elle recherchait cinq personnes : mes parents, ma sœur, mon petit frère et moi. Direction la caserne de Dossin, à Malines (photo ci-dessus). C’est là, lors de notre détention, que je reçois un petit colis de mon amie Nelly, avec une petite photo d’elle au fond de la boîte.

Qu’est-ce qu’on vous dit avant de monter dans le train ?

On nous assure qu’on restera ensemble, mais qu’on travaillera dans les pays de l’Est ou en Allemagne. Pour éviter les révoltes, les nazis bluffaient constamment. D’ailleurs, au même moment, ceux qui entraient dans les chambres à gaz étaient persuadés qu’ils allaient prendre une douche. C’était leur méthode : mentir pour éviter les révoltes, le bruit des fusillades et les mares de sang. Ils voulaient que le processus reste propre et efficace. On était environ 70 par wagon, sans savoir que cela allait durer 3 jours et 3 nuits. Mon père y avait réservé un coin pour les besoins et mis en place un système de tournante pour se coucher à terre. On était les uns sur les autres.

© AP

Épuisés et désorientés, vous arrivez à Auschwitz-Birkenau en pleine nuit…

On avait juste compris qu’on était arrivé en Pologne, car les plaques des gares qu’on traversait étaient écrites en polonais. Et là, les portes s’ouvrent. Ébloui par de grands projecteurs, on débarque sans bagage, comme un troupeau. Tout va très très vite, pas le temps de réfléchir. “Schnell !!! Schnell !!!” criaient les SS tout en séparant femmes et hommes sous prétexte de prendre une douche. Cela paraissait presque normal après un tel transfert. C’est ainsi qu’en sortant du wagon, d’un simple geste de la main, un SS m’a définitivement séparé de ma mère. Puis, enfants et vieux étaient à leur tour séparés. On a longé des baraques et encore des baraques. Arrivés devant un grand bâtiment, nous devions nous dénuder sous la menace de matraques.

Commence dès lors la quarantaine en vue de vous imposer un travail forcé…

Je suis tombé sur des gens avec de drôles de vêtements rayés. Cela m’a fait penser à des bagnards. En réalité, ce sont les prisonniers qui s’occupaient des autres prisonniers. L’un m’a pris par la nuque, et m’a tondu la tête et tous les poils du corps, partout. Et, comme si je n’étais rien, il m’a jeté vers un autre bagnard, qui m’a frotté avec une brosse et un liquide. Tout allait si vite. Ensuite, derrière des tables, SS et bagnards enregistrent les nouveaux arrivants dans un registre. J’avais discrètement gardé la photo de Nelly, pliée en huit, dans ma main droite. Heureusement, le prisonnier a pris ma main gauche pour y tatouer un numéro, B 3635, sur le bras. Dans l’autre main, il aurait découvert la seule chose qu’il me restait: la photo, cette preuve que dehors quelqu’un pensait à moi. Après, on nous a jeté ces vêtements rayés à la figure.

© Jean-Luc Flemal

Une fois vêtus, on vous fait avancer sous le portique “Arbeit macht frei”. À quoi pensez-vous à ce moment-là ?

Je comprends que j’ai été sélectionné pour faire du travail forcé et que, pour manger, et donc survivre, je vais travailler comme un esclave. La quarantaine visait à me former en ce sens… à coups de matraque.

Comment les travailleurs forcés étaient-ils dirigés ?

On apprend vite que le camp est hiérarchiquement organisé et que la mort n’a aucune importance. Ainsi, les kapos qui dirigeaient les détenus étaient des prisonniers de droits communs, soit de violents criminels (marqués de triangles verts). Les SS faisaient faire le sale boulot par des professionnels. Ces triangles verts avaient droit de vie et de mort sur les autres prisonniers. Parfois, ils frappaient à mort juste pour prendre la ration de pain d’un prisonnier. Dans la pyramide hiérarchique, on retrouve aussi les homosexuels (triangle rose), les Tsiganes (triangle jaune avec un z), les témoins de Jéhovah (triangle mauve) et, tout en bas, les Juifs (triangles jaune et rouge formant l’étoile de David). On entend parfois dire que les Juifs ont collaboré au fonctionnement des chambres à gaz, mais ils étaient des prisonniers comme les autres : des travailleurs forcés de sortir les cadavres, de raser leurs cheveux, de leur arracher les dents en or, avant de les amener aux fours, de les brûler et de disperser les cendres dans le fleuve.

Pour échapper à la mort et survivre, il était possible de trouver des astuces ?

Oui, car seuls les kapos recevaient et redistribuaient la nourriture : un liquide brun le matin, une soupe aux choux à midi et un morceau de pain avec un peu de margarine et une rondelle de saucisson le soir. C’était tout après une journée de travail d’esclave. Il fallait donc trouver des formules pour recevoir plus, pour tenir le coup le lendemain. Au fond de la soupe, le kapo pouvait parfois aller chercher une petite pomme de terre ou un morceau de viande. Le soir, on mangeait dans la chambrée, où il n’y avait que des lits à trois niveaux pour environ 200 personnes. Ce n’était pas un lit Ikea, mais des planches de bois brut avec un peu de paille au fond et une couverture. Les poux et le typhus y étaient dévastateurs. Le matin, on évacuait les morts de la nuit.

© Jean-Luc Flemal

Comment êtes-vous parvenu à sortir de la quarantaine pour entrer dans un commando de travailleurs forcés ?

À Auschwitz I, il y avait plus de 15 000 prisonniers et à Auschwitz-Birkenau, plus de 100 000. Il faut le voir pour le comprendre, tellement c’est inimaginable. Tous les jours, les SS venaient chercher des travailleurs pour remplacer ceux qui étaient morts d’épuisement. Et lors de sélections nocturnes, ils investissaient les blocs et renvoyaient les prisonniers affaiblis vers la chambre à gaz. J’ai affirmé que j’étais menuisier, ce qui m’a permis d’intégrer un petit commando au service des SS. Dans ce commando, le kapo appréciait que je dessine sur des petites boîtes qu’il échangeait ensuite contre une cigarette, la monnaie d’échange à Auschwitz. Il était satisfait, du coup, il me donnait parfois un peu plus de pain à manger. Pas grand-chose, mais assez pour mieux survivre. Et finalement, quitter Auschwitz vivant…

Quelques mois plus tard, les Allemands rapatrient les déportés vers l’Allemagne dans ce qu’on appellera “la marche de la mort”. Vous survivez à l’épuisement et au froid glacial. Comment parviendrez-vous à vous évader ?

En avril 1945, lors d’un trajet en train vers Dachau, je me suis évadé, avec d’autres, dans la confusion d’un bombardement allié. J’ai entendu les mitrailleuses nous tirer dessus. Un peu plus tard, nous avons entendu le train repartir. Le 1er mai, depuis le village où nous étions cachés avec d’autres soldats prisonniers français, nous entendions l’approche des Américains. Ce jour-là, ils ont pris le village.

De retour à Bruxelles, comment avez-vous appris le décès de vos parents et de votre petit frère ?

J’attendais leur retour. Mais voilà, avec le temps…

© Jean-Luc Flemal

Extrait d'un courrier d'élèves reçu après une conférence de Paul Sobol dans une classe de 6ème secondaire: “Chacun d’entre nous a été touché à sa façon par vos mots. Nous n’avons pas pu vous applaudir, mais nous avons écouté attentivement et retenu notre souffle. Nous avons ressenti l’incompréhension, le dégoût, la tristesse et le soulagement. Nous avons surtout compris que certaines atrocités commises par le passé ne peuvent plus avoir lieu et qu’il est de notre devoir de transmettre ce que vous nous avez appris.”

“Pensez-vous avoir eu de la chance ?”

Théodore, 14 ans, interroge Paul Sobol après avoir assisté à l’interview de La Libre: “Pensez-vous avoir eu de la chance ?”

- “Non, on me pose souvent la question, mais je n’ai jamais eu de chance. Adolescent, j’ai dû me cacher 2 ans. J’ai été arrêté, puis déporté 37 jours. En arrivant à Auschwitz, j’ai perdu ma mère – d’un simple geste de SS – en sortant du train. Puis, j’ai perdu mon père et mon petit frère. Dans les camps, j’étais un esclave humilié, déshumanisé, tatoué et exploité. J’ai souffert de froid et j’ai cru mourir de faim. Vous appelez cela de la chance ?”

"La Liste de Schindler"

La Shoah (“catastrophe” en hébreu) est l’extermination systématique par l’Allemagne nazie d’environ six millions de Juifs. Rares sont encore les survivants de ce drame à pouvoir témoigner auprès des jeunes. Ces derniers en connaissent donc surtout la réalité à travers leurs cours d’Histoire ou des films. À ce propos, Paul Sobol estime que “La Liste de Schindler” de Steven Spielberg est la reconstitution cinématographique la plus réaliste de ce qu’il a vu et vécu dans les camps de concentration et d’extermination.