Céline Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des services sociaux, est revenue sur son expérience au sein du GEES, le groupe d'experts chargés d'élaborer une stratégie de sortie au printemps dernier. Dans le cadre d'un projet de l’Ecole de la Transformation Sociale, elle réagit face caméra, durant 27 minutes, à diverses thématiques qui lui sont présentées, sans débat contradictoire avec un journaliste.

Si elle a tout d'abord été transcendée par l'ampleur de l'enjeu, Céline Nieuwenhuys confie aussi avoir déchanté face aux "décalages" et à la "difficulté de faire entendre ses idées". "Je me suis rendu compte que l'argent était maître, parfois au détriment de la santé", explique-t-elle.

Mais revenons au commencement. Lorsque l'épidémie se met à prendre de l'ampleur en Belgique et que le confinement est de mise, Sophie Wilmès réfléchit à la façon dont se passera la sortie de crise. Pour ce faire, elle et son gouvernement élaborent une liste d'experts à même d'évaluer au mieux la situation et de les conseiller. A côté des désormais incontournables Erika Vlieghe, Marc Van Ranst, Marius Gilbert ou Emmanuel André, on retrouve des experts du monde de l'économie mais aussi, pour le volet social, Céline Nieuwenhuys. "A l'époque, je me dis que l'enjeu est de taille et que je ne suis pas certaine d'être à la hauteur. Mais je me dis aussi qu'il vaut mieux moi que personne, j'accepte donc", explique-t-elle.

"C'était à se demander si les ministres avaient lu notre rapport"

Rapidement, celle qui est la voix sociale du GEES est amenée à laisser de côté sa vie de famille et son boulot pour suivre le rythme effréné des réunions. "On bossait jour et nuit gratuitement pour le gouvernement", résume-t-elle. Pourtant, lorsque vient la présentation de leur premier rapport auprès du Conseil national de sécurité, c'est la douche froide. "On se rend rapidement compte qu'il y a un décalage", déplore-t-elle, prenant l'exemple d'une réunion où les politiques pouvaient poser leurs questions sur ledit rapport. "On était prêts à expliquer la moindre virgule de notre rapport, mais les questions des ministres étaient totalement décalées. C'était même à se demander s'ils avaient lu le rapport. Ce qui les intéressait, c'était qu'on réponde aux préoccupations qui émanaient de leur entourage ou des lobbys. C'était presque sans aucune décence qu'ils demandaient si on pouvait maintenir le Grand Prix de Francorchamps ou quand les courses hippiques pourraient reprendre... Nous, on avait porté toute notre attention sur la population et eux ils avaient porté leur attention sur les groupes de pression et les lobbys." Pour elle, qui était peu habituée à fréquenter des politiques du fédéral, la surprise a été grande. "Je ne dis pas qu'ils avaient tort et nous raison, mais il y avait un décalage important, et un grand étonnement pour ceux qui n'avaient pas l'habitude de ce fonctionnement."

"La douche froide"

Si elle n'emploie pas le mot "pression", Céline Nieuwenhuys se souvient que les politiques leur ont plusieurs fois demandé de bouger les lignes de leurs rapports. "Mais on leur répondait qu'on ne le ferait pas. Que, nous, on proposait, mais que c'était eux qui décidaient." A plusieurs reprises, les experts ont d'ailleurs appris les décisions prises lors de la conférence de presse organisée après le Conseil national de sécurité. Et, parfois, la communication autour de ces décisions a déçu. Lors de la conférence de presse de mi-avril, où Sophie Wilmès présente les dates-clés du déconfinement, Céline Nieuwenhuys s'étonne que le texte des experts n'ait pas été retravaillé. Sophie Wilmès parle en effet d'entreprises B to B ou B to C. "Mais, moi, avant d'être dans ce groupe d'experts, je ne savais pas ce que c'était", précise la représentante des travailleurs sociaux. "C'est la douche froide, car le discours est peu accessible et orienté sur un élément du rapport sur lequel nous n'avions pas porté notre attention", explique-t-elle.

"On n'est pas ici pour faire du politique"

C'est également à ce moment-là qu'elle se rend compte qu'elle a du mal à mettre en avant le social lors des réunions. "Lors de cette conférence de presse, à aucun moment les travailleurs sociaux sont cités. On n'évoque pas non plus le confinement difficile de certaines personnes précarisées. Or, l'économie, elle, prend toute sa place. Au cours des réunions, les experts de l'économie viennent avec des rapports chiffrés. Et, moi, même si je suis soutenue, je suis seule. Mes propositions à moi ne sont pas chiffrables. Quand je parle de santé mentale, de décrochage scolaire, de violences domestiques... on me dit que mes propositions sont politiques, et qu'on n'est pas ici pour faire du politique. On me dit qu'il y a eu de tout temps des personnes aux CPAS. Je dois donc expliquer que, parfois, le fait de devoir donner un repas de midi à un enfant qui ne va plus à l'école peut faire basculer une famille dans la pauvreté. Mais expliquer cela à des personnes qui ont des salaires mirobolants n'est pas évident..."

Céline Nieuwenhuys sent alors que sa crédibilité est en jeu. Elle se compare alors à un autre membre du GEES : Johnny Thijs, qui représente le monde de la grande entreprise. "Si au bout de trois semaines, il n’a pas de résultats pour l’économie, imaginez sa crédibilité auprès des patrons. On va se demander ce qu’il fout autour de cette table. J’ai dit à la Première ministre que pour moi c’était la même chose. Ça faisait trois semaines que j’étais autour de la table et, à aucun moment, la population n’a pu ressentir qu’il y avait les enjeux du social et de la santé mentale dans les rapports et que le groupe d’experts les portait de manière solidaire à bout de bras."

"C'est de la blague"

Si elle songe à claquer la porte, Céline Nieuwenhuys préfère finalement accorder des interviews à la presse, pour pointer le manque d'intérêt par rapport au volet social. "Certains ministres ont mal pris mes sorties, mais j'étais libre, je travaillais gratuitement et sans mandat." Finalement, certaines décisions "sociales" sont prises. Des décisions qui vont plus loin que le droit-passerelle par exemple, mais qui ne sont pas suffisantes à ses yeux. "On vote 3 millions d'aide alimentaire pour les publics fragiles, ce qui ne représente rien par CPAS. Il faut attendre juin pour qu'une prime de 300 euros soit accordée aux plus précaires, mais attention pas en une fois. Il ne faudrait pas leur donner cette somme d'un coup, on ne sait pas ce qu'ils pourraient en faire... C'est de la blague, ce n'est rien du tout. Enfin, une aide de 115 millions est accordée aux CPAS. C'est une bonne nouvelle mais on ne leur donne pas les moyens de renforcer leurs équipes. Les assistants sociaux se retrouvent donc avec plus de dossiers à gérer..." Pour elle, le fait que le gouvernement ne s'intéresse qu'à l'aide alimentaire et aux CPAS montre qu'il n'est pas à la pointe dans le domaine. "Ce qu'il faut c'est une sécurité sociale forte, pour empêcher les personnes de basculer dans la pauvreté. Pas ne se concentrer que sur les personnes qui ont déjà basculé".

De cette expérience, Céline Nieuwenhuys retient évidemment de nombreux aspects. Si elle a rencontré des personnes qui mettaient vraiment le social en avant, elle s'est aussi rendu compte, de son propre aveu, que "pour les ministres, le pognon était maître, même parfois au détriment de la santé".

Notons que Céline Nieuwenhuys fait toujours partie du groupe d'experts qui conseille le gouvernement, sous le nouveau nom de GEMS, où davantage de profils sont représentés et donc où une pluralité d'approches peuvent peser. Elle y est encore une fois entourée de médecins et d'experts de l'économie, mais également d'autres acteurs sociaux. Aujourd'hui encore, elle fait tout pour que le social soit davantage pris en compte dans les décisions.