REPORTAGE

C'est à peine si les badauds osent s'attarder. Les volets de ce restaurant gastronomique du centre touristique d'Anvers sont clos, un communiqué laconique annonce une fermeture pour cause de deuil. Jeudi, vers 11 heures, à deux cents mètres de là, la petite fille de 2 ans du couple de restaurateurs a été abattue ainsi que sa nounou malienne de 24 ans par un jeune homme de 18 ans, Hans Van Themsche. Luna et Mali Mata étaient inséparables et, en ce vendredi matin, Anvers est inconsolable. Toute la journée, les Anversois ont afflué vers la petite rue des Zwartzusters. Devant le couvent des soeurs de l'ordre d'Augustin, à même le trottoir, les dépôts de fleurs se multiplient. C'est là précisément que les deux victimes - qui faisaient leur promenade habituelle - ont croisé la route du tueur.

Exaspération

Aujourd'hui, une banderole proclame: «Les étrangers ne sont pas des cibles». Devant cet autel de fleurs, de peluches et de dessins d'enfants, les mines sont défaites. L'émotion est très forte dans ce quartier multiethnique et estudiantin où cette agression a provoqué la colère, mais pas vraiment l'incompréhension. «Cela fait bientôt 15 ans que la violence ne cesse de monter, ce sont les fascistes qui poussent à la haine», déplore Johan, 34 ans, qui travaille dans les relations publiques. «En 15 ans, le ton a changé. Avant, ceux qui votaient pour le «Blok» le faisaient en cachette. Aujourd'hui, ils le clament et disent être fiers d'être racistes». Les Erkam sont venus en famille déposer des fleurs. Pour le père Bouchiki, qui vit à Anvers depuis 41 ans, «c'est trop! Avant, c'était plus convivial, on pouvait vivre ensemble. Mais aussi pourquoi montrer toujours les gens du Vlaams Belang à la télévision?». Pour son fils, Mourad, ce qui s'est passé est insupportable: «Les gens sont très en colère. Il faut faire attention, sinon on va se retrouver avec des situations comme en France...»

Et de souligner l'exaspération des jeunes des quartiers trop souvent objets de discriminations à l'embauche et qui ont de plus en plus de mal à contenir leur frustration. Très présente, la police arpente la ville et surveille certains quartiers comme ceux d'Anvers-Nord ou de Borgerhout d'où étaient partis les heurts après la mort de Mohammed Achram en 2002. S'il n'y a pas vraiment de tension palpable, la perspective d'un samedi soir et de son tam-tam de SMS rend les autorités aux aguets.

Dans le centre historique de la ville, rien pourtant ne trouble le brouhaha des touristes. La journée est ensoleillée et les terrasses des alentours de la Grote Markt sont pleines. C'est pourtant dans ce décor de carte postale qu'Hans Van Themsche a tracé son sanglant itinéraire sans que rien ne le laisse présager. Jeudi, le raid meurtrier a commencé par une visite dans une armurerie. «C'est mon fils qui l'a reçu. Il a porté son choix sur une carabine Marlin, puis il est sorti chercher de l'argent au distributeur. Quand il est revenu, nous avons enregistré son identité et puis nous avons emballé l'arme avec sa boîte de cartouches. Je me souviens encore que mon fils lui a dit qu'il allait devoir aller au stand de tir», raconte Georges Lang, le patron de l'armurerie.

Quatre détonations

Peu avant midi, Hans Van Themsche sort du magasin avec un modèle d'armes - véritable icône de tout western qui se respecte - à 500 euros pièce et avec une boîte de cartouche à 15 euros. «Vers 12h15, la police a débarqué chez nous et nous avons appris ce qui s'était passé. J'ai vendu 15 000 armes dans ma vie, c'est la première fois qu'une chose pareille arrive. Rien chez le futur agresseur ne montrait un quelconque état de fébrilité. Au contraire, il était très calme et visuellement ne suscitait aucune inquiétude particulière. Je me souviens que comme il avait une nouvelle carte d'identité sans adresse, il nous a spontanément donné un papier qu'il avait réclamé à la commune au cas où...» Difficile de suivre à la trace l'itinéraire de Hans Van Themsche. Le jeudi fatidique, il est tôt et les Anversois ne sont pas encore sortis déjeûner. N'empêche qu'il a dû trouver un endroit pour déballer son arme sans trop attirer l'attention. Il y a bien ce cafetier qui a vu passer Hans Van Themsche, la carabine derrière ses épaules. «Il avançait comme dans une foire...»

Sa première cible lit tranquillement sur un banc, dans un square surveillé par la statue du poète Paul van Ostayen. Juste à côté, une école pour adultes dispense des cours de néerlandais aux étrangers. Plongée dans son bouquin, la jeune femme turque n'a pas compris pourquoi un homme pointait sur elle une carabine. «J'ai entendu au moins quatre détonations», rapporte Ann Buysse, une habitante du quartier. «L'ambulance est arrivée très vite, elle est maintenant hors de danger. La police est aussi arrivée très vite, elle s'est lancée à la poursuite du tireur».

Mais Hans Van Themsche a déjà repéré une jeune femme noire qui tient une petite fille par la main.

© La Libre Belgique 2006