Si la première pierre de la mégaprison de Haren (la plus grande du pays), qui doit ouvrir ses portes fin 2018, n’est pas encore posée, on peut déjà tirer une conclusion : il y a trop de places prévues pour les personnes en détention préventive. "Si on regarde le projet, il y a 612 places prévues, en deux blocs, pour les hommes incarcérés sous le régime de la détention préventive. Les derniers chiffres que je possède montrent que le 23 mai dernier, il y avait 410 personnes placées en détention préventive pour les deux arrondissements de Bruxelles et de Hal-Vilvorde", signale Anne Gruwez, juge d’instruction à Bruxelles depuis 22 ans. Soit un différentiel de 200 cellules… qui seraient donc vides si la prison de Haren était déjà opérationnelle. "Dans les cas de pics d’arrestations, on monte à 500 détentions préventives", ajoute la magistrate.

Autrement dit, la méga-prison de Haren (1 190 places au total), destinée à remplacer les trois prisons bruxelloises actuelles, est déjà tout à fait surdimensionnée par rapport à la réalité de 2015. Parce que les magistrats recourent de plus en plus aux alternatives à la prison pour la détention préventive : liberté sous conditions, détention à domicile, bracelet électronique…

C’est d’ailleurs un des objectifs visés par le plan justice du ministre Koen Geens (CD&V) : réduire le nombre de prévenus qui attendent leur procès en prison.

Plutôt rénover Saint-Gilles

"Depuis la décision de construire ce monstre carcéral en 2008, il n’y a jamais eu de réévaluation des besoins", dénonce encore la juge Anne Gruwez, membre de la Plate-forme pour sortir du désastre carcéral, qui réclamait jeudi, une fois de plus, "l’arrêt immédiat" de ce projet de prison.

Pour la plate-forme (qui regroupe une dizaine d’associations représentant les magistrats, les avocats, les droits de l’homme, l’environnement…), les très nombreuses comparutions et mouvements liés à la détention préventive rendent "indéfendable" l’implantation de la maison d’arrêt à Haren, à 15 kilomètres du palais de justice de Bruxelles, sur des axes routiers complètement saturés.

Il existe pourtant une alternative, clament les opposants à la méga-prison : le maintien d’une maison d’arrêt au centre le Bruxelles. Pourquoi ne pas plutôt poursuivre la rénovation de la prison de Saint-Gilles, stoppée net par la décision de construire celle de Haren ?


"Je n’organiserai pas d’audiences à Haren"

Luc Hennart, le président du tribunal de première instance de Bruxelles, a décrété jeudi qu’il n’organiserait pas d’audiences de son tribunal à la (future) prison de Haren. Le magistrat a affirmé sa position contre le projet de construction de cette prison. "Je pense que la justice prend un mauvais chemin en allant vers la prison. C’est le contraire qui doit se passer."

Le projet prévoit, en effet, que certaines audiences, essentiellement celles des instances judiciaires d’instruction de Bruxelles (chambre du conseil et chambre des mises en accusation), celles qui décident notamment du maintien (ou non) en détention préventive des inculpés incarcérés, se tiennent au sein même de la prison de Haren. Objectif : éviter des déplacements (très) sécurisés - et donc coûteux - entre la prison et le palais de justice. Le monde judiciaire est"vigoureusement opposé" à cette option, rappelle la Plate-forme pour sortir du désastre carcéral : il ne faut pas confondre prison et palais de justice, un lieu neutre, où la justice doit se rendre en toute indépendance. "C’est une question de principe", scande Luc Hennart. A l’époque, le magistrat avait déjà refusé d’organiser l’audience du tribunal d’application des peines pour Marc Dutroux à la prison.

Un coût exorbitant

La Plate-forme dénonce aussi "le coût exorbitant"de ce projet qui étranglera la justice pour des dizaines d’années. "Les restrictions budgétaires sont partout, sauf quand il s’agit de la prison de Haren !" relèvent les opposants. Sur ce point, le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V), qui a accepté de les recevoir, leur a indiqué que cette prison représenterait, pour le seul département de la Justice, un budget de 60 millions par an pendant 25 ans. Soit "un dixième du budget de l’ordre judiciaire", s’étrangle la Plate-forme. Concernant la taille de la prison, le cabinet du ministre explique que la prison sera composée de plusieurs petites entités. Mais "le ministre est favorable à une réduction globale du nombre de détenus", a indiqué jeudi soir sa porte-parole.