C’est un paradoxe gênant que doit gérer le CD&V. Depuis l’automne 2014, le parti de Wouter Beke et de Kris Peeters n’a cessé de réclamer un "tax shift" - une réforme consistant à baisser certains impôts pour en relever d’autres. Il vient enfin d’obtenir gain de cause. Le gouvernement fédéral s’est accordé, samedi, sur un glissement fiscal ambitieux, pour un volume total de 7 milliards d’euros. Si cet aboutissement représente en soi un acquis majeur pour les chrétiens-démocrates, le détail de l’accord, en revanche, a pour eux les apparences de la défaite.

Avec insistance, les dirigeants du CD&V avaient répété leur credo : l’allégement de la fiscalité sur le travail devait être compensé par un prélèvement accru sur le capital. "Sur ce plan, ils ressortent de la négociation sans avoir rien obtenu, si ce n’est une taxe extrêmement limitée sur la spéculation" , constate Nicolas Bouteca, politologue à l’Université de Gand. "Le parti qui a le plus milité pour le tax shift est celui qui engrange le moins dans l’accord final" , souligne Pascal Delwit, politologue à l’ULB.

Les leaders chrétiens-démocrates n’ont pas relevé la contradiction. Tous se réjouissent de l’accord, sans autre bémol. Ce qu’ils critiquaient au début de l’été - la faible mise à contribution des revenus du capital - trouve soudain grâce à leurs yeux. "Rien de fondamental n’a changé entre juillet et aujourd’hui , indique Nicolas Bouteca. Mais le discours du CD&V, lui, a changé du tout au tout."

Désarçonné par la colère syndicale

Le député flamand Peter Van Rompuy esquive la polémique. "En premier lieu, je veux souligner le fait que le tax shift existe grâce au CD&V. C’est nous qui l’avons demandé ! Indépendamment des détails, c’est une grande victoire pour notre parti." Le fils de l’ancien Premier ministre Herman Van Rompuy salue "un vrai bond pour la compétitivité des entreprises" . "Le résultat final est nettement meilleur que ce je pensais moi-même réalisable" , se réjouit-il.

De fait, l’idée même d’un tax shift a mis du temps à s’imposer au sein de la majorité. L’accord de gouvernement évoquait "un glissement fiscal pour financer une réduction substantielle des charges sur le travail" . Sans plus de précision.

En octobre 2014, le CD&V a cependant été désarçonné par la colère de sa base syndicale, dont il n’avait pas anticipé l’ampleur. Les mesures annoncées (retraite à 67 ans, saut d’index, restriction des prépensions…) ont provoqué de tels remous parmi les organisations proches du pilier chrétien que l’état-major a été contraint de bouger. Par la voix de son vice-Premier ministre Kris Peeters, le parti a alors exigé que le tax shift soit rangé parmi les priorités du gouvernement. Avec deux arguments : créer un choc de compétitivité créateur d’emplois, et équilibrer la charge de l’assainissement budgétaire, en obligeant les nantis à mieux contribuer à l’effort.

Cette initiative a été très mal accueillie par les deux autres partis flamands de la majorité. La N-VA et l’Open VLD ont jugé déloyal le revirement du CD&V, alors que l’encre de l’accord de gouvernement était à peine sèche. C’est au forceps que les chrétiens-démocrates, rejoints en cours de route par le MR, ont fait admettre à leurs partenaires de coalition la négociation d’un tax shift dès 2015. Au prix d’une lourde concession : la réduction des cotisations sociales est en grande partie financée non pas par le capital, mais par la consommation (hausse de la TVA sur l’électricité, taxes sur le diesel, le tabac, l’alcool et les sodas).

Verdissement de la fiscalité

Mais l’échec du CD&V n’est peut-être qu’apparent. Le parti n’a défendu la taxation du capital ni sous la législature précédente, ni lors de la campagne électorale. Ce n’est que par crainte d’une déstabilisation de leur parti sous l’effet de la colère sociale que Wouter Beke et Kris Peeters, tous deux issus de l’aile droite du CD&V, ont porté cette revendication. "Identifier les concessions du CD&V n’est guère facile, car on ne sait jamais quels sont au juste ses objectifs , relève Pascal Delwit. Ce qu’il pousse dans une législature est ce qu’il freinait lors de la précédente."

Nicolas Bouteca relativise lui aussi le revers du CD&V. "La hausse de la TVA sur l’électricité figurait dans son programme, dans un chapitre sur le verdissement de la fiscalité. Et le relèvement de la quotité exonérée d’impôt, c’était aussi une mesure qu’il demandait."

"Si j’avais dit en octobre 2014 qu’on obtiendrait un tax shift de 7 milliards d’euros, tout le monde aurait rigolé" , se félicite Servais Verherstraeten, chef de groupe CD&V à la Chambre. Tout en exprimant un regret : "On aurait voulu taxer plus lourdement les riches, afin de diminuer davantage les impôts sur le travail."

D’autres voix se montrent plus critiques, à l’image de Stefaan Vercamer, député fédéral proche de Beweging.net (le mouvement ouvrier chrétien flamand). "Je ne comprends pas pourquoi les autres partis ont refusé d’adhérer à notre proposition de taxer les grandes fortunes , dit-il . La société belge a pourtant envoyé un signal clair, avec 100 000 manifestants en décembre 2014, et à nouveau 100 000 la semaine passée. On aurait pu faire mieux. C’est une occasion manquée."