Entretien

Zakia Khattabi est chef de groupe Ecolo au Sénat et vice-présidente de la commission Justice du Sénat. Le moins que l’on puisse écrire est qu’elle et son groupe ne sont pas satisfaits des six premiers mois d’Annemie Turtelboom (Open VLD) à la tête du département de la Justice.

Vous vous êtes plainte de l’immobilisme de Mme Turtelboom.

Oui et, sur ce point, je dois lui présenter des excuses car j’ai compris qu’au lieu d’être immobile, Mme Turtelboom travaille beaucoup à redessiner le paysage judiciaire par petites touches et sans en avoir l’air.

Mais à travers ce qu’elle a fait et n’a pas fait, on voit se dessiner un tableau dont on ne peut pas être satisfait. Elle a bel et bien bougé, mais pas dans le bon sens.

Elle n’a jamais livré sa vision des choses, elle a fait le choix de ne pas rencontrer voire d’ignorer les acteurs du système judiciaire, mais elle avance vers un avenir pour la justice qui ne nous dit rien qui vaille.

Que voulez-vous dire exactement ?

Qu’elle se dirige vers un modèle de gestion de la justice purement technique, sans aucune réflexion sur la fonction sociale de la justice.

Cela signifie-t-il que Mme Turtelboom ne serait qu’une technocrate ?

Pas du tout. Sa façon d’agir est idéologique. Elle fait partie d’un gouvernement qui met en place une politique de droite, qui table sur le tout sécuritaire et elle s’inscrit dans cette logique non pas comme un petit soldat, comme on l’écrit parfois, mais comme une actrice convaincue, qui est bel et bien à la manœuvre et qui assume cette orientation.

Que vous ne partagez pas ?

Ah non, pas du tout. Pour moi, la politique pénale doit avoir comme objectif de rencontrer les "intérêts", si j’ose employer ce mot, des différentes parties, les victimes, la société mais aussi les auteurs, en insistant sur les notions de réparation et de restauration. Punir quelqu’un, ce n’est pas seulement tenir compte de la gravité de l’infraction et tenir l’auteur de celle-ci à l’écart de la société pendant un certain nombre de mois ou d’années dans des prisons vétustes. C’est aussi prendre en considération le profil de cet auteur, voir dans quelle mesure il est en état de réparer sa faute auprès de sa victime, s’interroger sur l’objectif de la peine. Dans une telle approche, la médiation, les peines alternatives, comme les travaux d’intérêt général, prennent leur pleine mesure.

J’entendais récemment une directrice générale du SPF Justice dire qu’il ne fallait pas investir "pour" de nouvelles prisons mais "contre" de nouvelles prisons ; cela implique que, dans celles qui existent, on investisse dans un travail psychosocial de qualité, dans des projets de réinsertion ambitieux. On est loin du compte et le problème, c’est que Mme Turtelboom n’entend pas ces voix. Je sais qu’elle a hérité d’une situation difficile mais elle ne la rendra pas meilleure en refusant de dialoguer avec les acteurs du monde judiciaire ou en les évitant. S’attirer, en six mois, les foudres de toute l’institution, des avocats aux maisons de justice en passant par les gardiens de prison ou les magistrats, il faut le faire. C’est un carton plein. Or, rencontrer les professionnels ne coûte rien. Rester sourde à leurs appels, c’est une attitude politique qui aura des conséquences.

Dans les parquets, les cours et les tribunaux, le cadre est rarement rempli. Un motif d’inquiétude pour vous ?

Assurément. Il faut davantage de magistrats mais le débat est pollué, notamment par des questions communautaires. A Bruxelles, les nominations sont soumises à des exigences linguistiques bien trop fortes. Plus grave, même, certains magistrats ne sont pas nommés, non parce qu’ils ont été incapables de traduire un texte du néerlandais en français, mais parce qu’on n’a pas aimé l’interprétation qu’ils en faisaient

On a assisté, à l’occasion des émeutes de Molenbeek et de l’exploitation qu’en faisaient Sharia4Belgium et son porte-parole, à une surenchère politique pour durcir la loi. Qu’en pensez-vous ?

Cela m’énerve car cela contribue à créer un climat artificiellement anxiogène. On surdimensionne l’événement. Il ne faut pas laisser faire Fouad Belkacem et Sharia4Belgium, mais ce sont avant tout quelques dizaines d’illuminés et la façon dont certains politiques réagissent à leur égard, pensons par exemple au projet d’imposer un plan Vigipirate à Bruxelles, est potentiellement plus destructrice pour l’Etat de droit que les éructations de Belkacem. On fait curieusement moins de bruit quand des gens du Vlaams Belang viennent à Schoten en agitant des saucisses de porc sous le nez d’adolescents musulmans.

Que faut-il faire à vos yeux pour que la Justice se modernise ?

D’abord, et avant tout, mettre tous ses acteurs autour d’une table, définir le rôle que la justice du XXIe siècle doit remplir à l’égard de la société et du citoyen et, l’ayant fait, arrêter les priorités et mettre des moyens sur la table.

Il semble parfois que vous prêchiez dans le désert. Où est, par exemple, le PS ?

Au mieux, il est l’otage d’un gouvernement de droite. Au pire, il a avalisé la vision idéologique de ceux qui vont vers le tout sécuritaire.