ENQUÊTE

Le voisin d'en face tombe des nues. «Je comprends maintenant pourquoi la police tournait par ici» lundi soir, dit-il en jetant un oeil sur la haute maison de briques de M.O., le jeune Polonais de 16 ans arrêté la veille pour l'agression de Joe Van Holsbeeck à la Gare centrale. «Des policiers ont sonné aux portes pour montrer des photos. Ouais, c'est vrai! Et il y avait une blonde en Smart avec eux, sans doute une dame de la Justice», raconte avec le sourire un ado marocain du quartier. Le complice de l'assassin de Joe habitait là, dans cette rue du bas de Saint-Gilles à laquelle les rayons de soleil et les fleurs blanches juste écloses ne parviennent pas à donner de l'éclat. A l'entrée, s'empilent 12 boîtes aux lettres et 15 sonnettes, des noms de partout, des rives de la Méditerranée à celles de la Baltique. «Si vous croyez que les vrais noms s'y trouvent», pouffe l'adolescent.

«Moi, pas connaître»

Sur la placette qui fait le coin, des enfants jouent au foot contre un rez-de-chaussée à l'abandon. En face, un voisin maghrébin sorti sur le pas de sa porte pour fumer une cigarette n'en revient pas non plus. Que l'un des agresseurs ait habité si près. Qu'il soit Polonais. «Je croyais que c'étaient des Turcs! Je suis surpris», répète-t-il. «Eh Jamel - c'est mon frère -, tu savais que c'était un Polonais?» Non. Mais ils sont nombreux à habiter dans la rue - «moins qu'avant» toutefois -, «des Gitans aussi», explique-t-il.

Dans la rue voisine, deux longilignes Polonaises fument au soleil, assises sur une marche d'escalier. Les assassins de Joe? «Moi pas connaître.» Pourtant, le jeune M.O. est bien du coin. Il a certes déménagé, mais n'habitait qu'à une rue d'ici, peut-être pour rester dans cette commune connue pour son importante communauté polonaise et d'où, il n'y a pas si longtemps, partaient les bus de nuit pour la Pologne. M.O. devait se sentir comme un poisson dans l'eau, lui qui est né à Bialystok, près de la frontière biélorusse, dans cette région qu'on appelle «la petite Belgique».

Les précédents voisins de M.O. étaient des Polonais d'origine tsigane. C'est à leur contact que ce pré-ado - décrit comme plutôt gentil - avait déjà eu maille à partir avec la Justice. Il avait 12 ans à l'époque et faisait le guet pendant que les «autres» volaient. Peut-être déjà avec l'autre présumé meurtrier encore en fuite, A.G., un Polonais d'origine tsigane qui aurait disparu quelque part entre Bruxelles et la Pologne.

A part cet accroc, le jeune homme ne se distingue pas vraiment, si ce n'est qu'il ne maîtrise pas bien le français. Il a d'ailleurs fallu l'intermédiaire d'un interprète pour communiquer avec sa mère lors de l'arrestation. Lui suit des cours de français, de géographie et d'éducation civique à l'école polonaise, qui dispense des cours tous les mercredis et samedis au collège Jean XXIII de Woluwé-Saint-Pierre. On y parle de lui comme un élève régulier, il était encore au cours mercredi dernier, mais plutôt médiocre.

Aujourd'hui, dans son entourage, c'est la consternation. Après les premières diffusions des images vidéos, on parle de soupçons mais du bout des lèvres, sans confirmer. Difficile de formuler l'impensable. Selon une source bien informée, une des condisciples de M.O. de l'école polonaise fréquente le Sacré-Coeur de Lindthout, la même école que Joe... Et on confirme aussi le teint mat de M.O., ses cheveux noirs, ses yeux sombres. Bref, un physique qui pouvait très bien être celui d'un Méditerranéen ou d'un Maghrébin. Au café «Les bons amis», repère portugais du bout de la rue de M.O., un pilier de comptoir s'étonne que «ce n'étaient pas des Marocains». Mais «c'est bien qu'on en ait retrouvé un».

Tristesse

Au sein de la communauté polonaise de Belgique, la consternation se mélange à la colère et la tristesse.

«Je suis ahuri, surpris et découragé», réagit à chaud Wladimir Dropinski, le président de la Confédération polonaise en Belgique. «Il ne faut pas généraliser», insiste d'emblée cet homme arrivé en Belgique au sortir de la guerre. «Nous sommes anéantis, très tristes. C'est lamentable», soupire Isabelle Fijalkowski qui, avec son mari Piotr Petelski, n'a eu de cesse d'aider l'intégration des Polonais en Belgique par la publication de sa revue mensuelle «Gazetka». Et, «moi, je suis profondément choqué, je n'ai pas de mots assez forts», ajoute Ryszard Sztylka, le recteur de la Mission catholique polonaise à Bruxelles. «Il faut strictement punir ces jeunes, je vais écrire au ministère de la Justice pour demander de les sanctionner rapidement».

Sur la fenêtre de sa Mission, à Saint-Gilles elle aussi, le père Sztylka rappelle que les Polonais jouissent en Belgique d'une «grande considération» pour avoir travaillé dans les mines ou pris part à la libération de la Flandre en 1944. Mais «aujourd'hui, plus personne ne s'en souviendra», souffle la vendeuse de l'épicerie «Polskie Delikatesy». «Fatiguée» des questions des journalistes venus trop nombreux, elle garde le sourire. Triste.

© La Libre Belgique 2006