Quel regard, quels sentiments, quelles attitudes les Belges manifestent-ils à l'égard du port du voile ? Sont-ils bienveillants, indifférents ou hostiles face à cette pratique musulmane ?

Pour la première fois, des chercheurs ont sondé la société d'"accueil" sur cette problématique. Objectif : évaluer l'attitude des Belges autochtones face au voile et, le cas échéant, tenter de comprendre les raisons de leurs éventuelles perceptions négatives.

Plutôt interpellant

Les résultats de la double étude menée par une équipe du Centre de psychologie de la religion de l'UCL (lire ci-dessous) lèvent en tout cas le conditionnel. Comme le montrent les réponses, les attitudes aversives sont en effet largement dominantes (voir infographie ci-contre).

Ainsi, plus d'un répondant sur deux (53,4 pc) estime que le port du voile va "à contre-courant de la société moderne". Ils sont encore plus de la moitié (50,9 pc) à dire qu'il faudrait l'interdire dans certains endroits. Quelque 45 pc considèrent qu'il s'agit là de signes religieux ostentatoires non permis. Notamment à l'école : 44,6 pc des personnes s'estiment indisposées par le port du foulard musulman dans les établissements scolaires - un sujet qui revient à la une à chaque rentrée.

Autres indications particulièrement interpellantes : près d'un quart des participants (24 pc) se disent "dérangés" par le port du foulard en rue et près de 20 pc (un Belge sur cinq !) vont même jusqu'à affirmer que ça les "dérange" partout. A l'inverse, ils sont 17,5 pc à juger que les femmes musulmanes ont le droit de porter le foulard n'importe où.

Il apparaît que les femmes sont un peu plus tolérantes que les hommes; que le plus grand âge tend à jouer un rôle négatif et que le niveau d'éducation intervient peu.

"Provocation" !

Les chercheurs ont également demandé à leurs interlocuteurs de se positionner par rapport à différentes représentations du voile. Pour 75 pc d'entre eux, le voile est signe d'appartenance à une communauté; 69 pc le voient comme un indice de soumission; 44 pc pensent que le foulard est porté pour marquer la différence par rapport aux Belges; près d'un tiers (31 pc) disent qu'il est un signe "anti-Occident" et 23 pc considèrent même qu'il est porté en signe de provocation ! Seuls 20 pc estiment qu'il permet de préserver la liberté (des femmes musulmanes).

Le professeur Saroglou et son équipe ont tenté de comprendre les raisons psychologiques de ces attitudes largement négatives. Ils ont étudié de quelle façon certains paramètres influençaient les perceptions. S'agit-il d'un rejet d'autrui (du racisme ordinaire) ou d'un souci pour l'autonomie (les femmes qui portent le voile seraient opprimées au sein de l'islam) ? Le fait d'être croyant accentue-t-il ou non ce sentiment hostile ? Et cetera.

Signe de soumission ?

En croisant les données, il apparaît que le racisme "subtil" (basé non sur la race mais sur le mépris de la nature de certains groupes), des soucis sécuritaires et, en matière de religion, une pensée "littérale" sans nuance (notamment anticléricale primaire ou ultra-orthodoxe) prédisent une hostilité au voile. Cette aversion est aussi présente chez les personnes qui valorisent l'expansion de soi (le pouvoir, la réussite, l'hédonisme).

A l'inverse de ce qu'on suppose parfois, le souci pour l'autonomie des personnes n'implique pas des attitudes négatives par rapport au voile. Au contraire : les Belges autochtones qui se représentent le voile comme un signe de soumission (les femmes musulmanes seraient victimes d'oppression) ont tendance à donner peu d'importance à la valeur à l'autonomie. De là à conclure que les Belges hostiles au voile usent du motif d'oppression des femmes musulmanes comme d'un prétexte pour le refuser, il n'y a qu'un pas - que le professeur Saroglou ne s'aventure pas à franchir.