C'est un autre souvenir de 1993. Daté il y a dix ans du 5 mai, le nouvel article 1er de la Constitution stipule: «La Belgique est un État fédéral qui se compose des communautés et des régions». Peut-être s'en étonnera-t-on, mais alors le libellé put encore faire problème, sinon mal. Ici et là, dans ces colonnes notamment, le seul terme de fédéralisme n'avait-il pas depuis toujours relevé d'un registre sulfureux, voire diabolique?

Le tabou fédéral

Pourtant, une pièce était tombée dans la machine, 5 ans auparavant. Bon gré mal gré, dans son discours mémorable du 21 juillet 1988, le Roi Baudouin avait lui-même levé le tabou. Pour la première fois en 37 ans de règne, il évoquait officiellement le fédéralisme.

«Le fédéralisme doit favoriser l'union, maintenir une solidarité entre les diverses composantes de notre État et rejeter toute forme de séparatisme explicite et larvée», indiquait, invoquait, implorait le Souverain. Ces paroles, rappellera feu Jean Stengers dans son «Action du Roi» (Duculot, 1992), «firent une très forte impression dans les milieux traditionnellement unitaristes et notamment dans les milieux catholiques conservateurs. On y avait souvent nourri beaucoup de méfiance ou d'hostilité à l'égard de la réforme de l'État. L'on pouvait désormais en toute conscience suivre le Roi».

Dut-il se faire violence? L'absence de réponse claire est dans la nature du régime monarchique. On vit bien chez Baudouin des réticences, avertissements et froncements de sourcils. Mais explicitement, ils avaient moins porté sur l'évolution institutionnelle du pays que sur le prix, le temps et l'énergie déployés pour l'opérer - dont l'instabilité gouvernementale, débile et débilitante, des débuts du processus: 12 gouvernements différents, de 1972 à 1981!

Sans doute, la fédéralisation par vagues dégarnissait la couronne - «moins d'État, moins de chef d'État»: la formule est facile, mais pas fausse. Sans doute aussi, certains ferments de la réforme, plus séparatistes qu'émancipateurs, durent blesser cet humaniste pétri de conceptions solidaires exigeantes. Mais comment eût-il pu résister? Lui-même n'était-il pas devenu Roi sur la plus retentissante cassure communautaire? Cassure double de surcroît: les pro- ou antiléopoldistes étaient clivés majoritairement Nord contre Sud, et c'est la thèse minorisée qui en fin de compte(s) avait eu gain de cause...

L'héritage fédéral

Si Baudouin n'a eu d'autre choix que de se résigner à la Belgique nouvelle, Albert II n'aura d'autre possibilité que de l'assumer. Ouvertement, de message de Noël en discours du 21 juillet, sans craindre d'évoquer des sujets hors du champ fédéral, il va répéter et prolonger les exhortations de son frère aîné à l'unité dans la diversité, à la multiculturalité qui est moins un défi qu'une chance, à la Belgique qui serait une Europe en miniature, aux vertus de l'apprentissage des langues... sur le ton à la fois consensuel et moralisateur qu'affectionne le Palais.

La Cour sait assez le péril à s'engager plus directement, hors des sentiers battus: la poignée de mains impromptue du Roi Baudouin à José Happart, à Ensival le 22 mai 1979, avait fait grand scandale dans les milieux nationalistes flamands; son puîné laissera plus d'un francophone perplexe en fredonnant le

Vlaamse Leeuw à la Fête flamande du 11 juillet 1994 ou en relançant un appel à «la réconciliation entre les concitoyens», le 1er février 1994, qui passa vite pour un plaidoyer en faveur de l'amnistie... Pas de vague: la fonction symbolique du Roi n'est ni décorative ni ridicule, mais n'est tenable que dans les limites, précisément, du symbole.

Le rétrécissement fédéral

Son pouvoir officiel, lui, rétrécit à chaque transfert de compétence. En mettant de côté la prestation de serment des ministres-présidents dans les mains du Roi, qui est un acte courtois plutôt que d'investiture, se rend-on assez compte que nos régions et communautés aux attributions grandissantes sont des républiques? Mais l'évolution est ambivalente: à mesure que la Belgique s'est fédéralisée, le chef de l'État aurait gagné en stature emblématique ce qu'il a perdu en influences directes.

Le lieu est devenu commun et l'image, d'Épinal: la monarchie est un sinon «le» ciment de ce drôle de pays. Belge et monarchique, deux causes se confondent et se confortent. Par là, beaucoup justifient leur adhésion à la monarchie par certain attachement à ce qui reste du vivre-ensemble belge; comme d'autres n'égratignent ou n'attaquent la Couronne qu'animés par le souci d'envoyer valdinguer tout reliquat coloré de noir-jaune-rouge. Même le Vlaams Blok en témoigne. Quand ils proposent d'abroger l'exclusion perpétuelle de la famille d'Orange-Nassau de tout pouvoir en Belgique, décrétée en 1830, les fascistoïdes flamingants démontrent que leur détermination est plus généralement antibelge que spécifiquement républicaine.

Le ciment fédéral

Le Roi, ciment... Lui-même, quoique ce fût rarissime, a pu corroborer la métaphore.

«Chez nous, la monarchie est à la fois un symbole mais aussi un acteur de l'unité nationale. (...) Fédérer signifie unir et unir est une des tâches de la monarchie belge», disait Albert II dans son message du 21 juillet 2000.

Le citoyen moyen ne va pas le démentir. Un sondage Inra-«Libre» paru dans nos colonnes le 8 avril 2002 l'indique. D'une part, 71 pc de sondés, sans guère de variante régionale, pensent que la Belgique doit rester une monarchie. D'autre part, 62 pc d'entre eux estiment que le maintien de la monarchie est une condition indispensable à celui de la Belgique, mais cette fois à intensité variable: ils sont 69 pc en Wallonie et à Bruxelles contre 51 pc en Flandre. Intéressant: à attachement monarchique très similaire, on serait donc en Flandre plus sceptique sur le rôle fédérateur du Roi... ou moins soucieux de le voir fonctionner à plein. Ce qui notamment laisse penser au politologue flamand Serge Govaert (dans «Politique» de juin 2002): «Si la majorité des Flamands sont (encore) favorables à la monarchie, c'est par confort intellectuel. L'unité du pays n'est pas (ou plus) leur premier souci».

la théorie des corde <

Donc, le Roi ciment... Mais est-ce bien vrai? Et pour quels résultats?

D'abord, il doit arriver que l'on surdimensionne, en droit comme en pratique, le rôle du Roi. L'explication ne tient pas seulement à la nature de l'institution et à la qualité de ceux qui l'incarnent, mais aussi à la raréfaction des points communs intrabelges. «Si nous étions non plus en monarchie mais en république, nous serions privés de cet élément centripète, explique Jean Beaufays, politologue à l'Université de Liège. Le Roi est un des rares rouages centripètes dans notre société fondamentalement centrifuge. Dans une République belge, sa tête serait elle aussi dans le mouvement centrifuge. Par le fait qu'elle est héréditaire et qu'il y a donc durée et certitude, sans enjeu sur la succession, la monarchie constitue bien un ciment si l'héritier parvient à s'acquérir une légitimité, une sympathie, personnelles».

L'évaporation fédérale

Quant aux résultats... D'une part, si ciment royal il y a dans la demeure nationale, il n'empêche pas que ses occupants s'habituent pratiquement à faire chambre à part. Mais d'autre part, que seraient ses murs s'ils n'étaient pas cimentés?

Le modèle belge reste

«évolutif», comme disent pudiquement les amis flamands toujours en préparation d'une réforme sur l'encre encore humide de la précédente. Dit plus brutalement, à la manière de Karel De Gucht, le président du VLD, «la Belgique s'évapore». Certes, une implosion belge à la tchécoslovaque reste le scénario le plus improbable. Pourtant, depuis des années, la coquille fédérale se vide. Vivrait-on même la stabilité institutionnelle que prône régulièrement (et régulièrement en vain) l'establishment francophone, on est frappé par la distanciation croissante des opinions et de leurs leaders.

Le défi fédéral

Il n'est qu'à penser au qualificatif «communautaire» qui singularise moins aujourd'hui les contentieux linguistiques et institutionnels classiques qu'un clivage naturel dans le processus de quasi toute décision politique. Oui, la gestion des intérêts fédéraux exige toujours plus d'arbitrages et tractations délicats au mieux, délétères au pire.

Bref, si Albert II comme son frère auront réussi à sauvegarder l'institution monarchique dans la transformation profonde du pays, il reste à prouver que la monarchie et quelques autres traits d'union belgo-belges (Bruxelles en tête) peuvent sauvegarder le pays en dépit de sa transformation profonde. Une monarchie affaiblie dans son champ de compétences, renforcée dans son rôle de recours. Un rôle où alternent les apparences dérisoires et précieuses. Ni à sous-estimer, ni à surestimer. Comme la Belgique en somme. Qui navigue entre lignes de faîte et lignes de brisure.

© La Libre Belgique 2003