Belgique

L'évolution technologique a bouleversé la nécrologie et le rapport iconographique à la mort.

Gabriel Ringlet a publié, en 1992, "Ces chers disparus" (*), un essai sur les annonces nécrologiques dans la presse francophone. Plus de vingt ans ont passé, Internet a surgi, la nécrologie papier continue d’avoir du succès, surtout dans la presse locale. "Je continue à tout collectionner. Malgré son coût élevé, la nécrologie papier reste très abondante et de plus en plus vivante", assure-t-il.

Comment l’expliquer ? "Parce qu’on y trouve autre chose qu’une information service. En publiant une nécrologie, on fait beaucoup plus qu’annoncer un décès, on exprime une appartenance, une reliance sociale", analyse-t-il.

On nomme aujourd’hui très frontalement la réalité du décès (un cancer, un suicide, une euthanasie…), relève M. Ringlet : "C’est une chose que j’avais déjà observée mais qui a pris de l’ampleur."

Un style très direct, voire familier

Autre évolution frappante : l’éclatement du tabou sur la situation familiale. "Les familles recomposées annoncent sans complexe et parfois en grande fraternité le décès d’un des leurs. C’était déjà très fréquent au Québec mais on ne le voyait presque jamais chez nous."

La communication se veut aussi beaucoup plus directe, voire familière. Exemple, puisé dans une récente édition de "L’Avenir", une nécrologie qui commence par : "Qué novèle ? Vo-lès là totes !", en wallon ("Quelles nouvelles ? Les voici toutes !"). Ou encore : "J., en tout début de soirée, a tiré sa révérence. Il nous laisse là tout étourdis, ne sachant que dire…"

Récits de vie

L’humour est souvent présent, comme dans celle-ci : "Je suis venu vous dire que je m’en vais…" Ou cette autre : "Amoureux du char à voile, adepte du libre examen, sans distinction honorifique."

Ce qui frappe encore le professeur de communication, c’est le nombre croissant de récits de vie qui se donnent à lire dans les nécrologies. "Ça nous vient en droite ligne du Québec où, dans une nécrologie sur deux, on trouve une véritable biographie du mort."

L’iconographie nécrologique a évolué sensiblement, avec des photos parfois très insolites. "Il y a beaucoup de vélos de course, la présence de petits-enfants, des portraits peints… J’ai ici une dame en train de se remettre du rouge à lèvres. Qu’est-ce qui se passe pour qu’on se dise : c’est vraiment sympathique d’annoncer un décès avec cette photo-là ?"

Cimetières virtuels

Mais l’évolution la plus remarquable, c’est la nécrologie virtuelle et, plus largement, toutes les pratiques funéraires sur le Web. "C’est plus qu’une question d’annonce : cela touche à la conception du deuil. Jusqu’il y a peu, sauf exception parce qu’il s’agissait d’un personnage connu, cela restait l’affaire de l’entourage immédiat, soit la famille, le voisinage et la profession. On présentait ses condoléances à la sortie de l’église et au cimetière. C’est évidemment toujours le cas, mais on voit surgir, notamment chez les jeunes, de nouveaux espaces sociaux : des forums de soutien, des cimetières virtuels, des sites mémoriaux…"

Dernière évolution en date : le selfie à l’enterrement. "C’est réel. Des proches sont là, au bord de la tombe et, clic-clac, selfie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Jusqu’où est-on dans le mauvais goût, l’irrespect ? Faut-il décrypter cela en disant que nous sommes dans la société de la mise en scène de soi, typique d’aujourd’hui, et que le deuil n’y échapperait pas ?"

C’est une question que pose, "sans jugement", le professeur Ringlet, derrière laquelle se profile une réflexion philosophique : la dématérialisation.

Des gestes concrets indispensables

"Ce n’est pas rien ! Le deuil est un chemin, un processus. La souffrance de la perte de quelqu’un ne disparaît pas comme cela. C’est une expérience universelle de vivre cette souffrance. Jusqu’au surgissement de cette dématérialisation, on posait des gestes concrets : porter le corps, exposer le défunt, l’enterrer… Je suis convaincu qu’on a besoin que ces gestes physiques entrent en nous. On a encore besoin d’intermédiaires palpables pour que cela fasse un chemin spirituel ou un chemin intérieur."

Jusqu’il y a peu, le cimetière servait à maintenir ce lien physique, matériel . "Va-t-on, sur le Web, se connecter dans la durée, continuer à assurer un lien avec les disparus via Internet ? Va-t-on se recueillir sur les tombes virtuelles ? Je pense que oui, et c’est bien pour cela que j’en parle avec beaucoup de nuances. Mais je reste quand même avec une question face à ce que serait une trop radicale disparition des gestes extrêmement concrets."


(*) "Ces chers disparus", Labor, collection Espace Nord.