Frédéric Deborsu, journaliste à la RTBF et chroniqueur à Sud Presse, aurait pu écrire un très bon livre. Car les thèmes qu’il aborde dans " Question(s) royale(s )" sont sensibles : pourquoi Albert II est-il devenu roi ? Quand Philippe lui succédera-t-il ? Le problème est qu’il entend aussi répondre à d’autres questions, plus anecdotiques : pourquoi Philippe n’a-t-il pas embrassé Mathilde lors de leur mariage ? Force est de constater que ces thèmes privés dominent. L’objectif "historique" de ce travail aurait pu être atteint si l’auteur s’était contenté de relater certains faits avérés. Il y a d’ailleurs certains témoignages intéressants. Mais il n’a pu résister à la tentation de parsemer ses 304 pages d’anecdotes strictement privées. Certaines étaient connues. D’autres apparaissent et sont élevées au rang de vérités.

Disons-le d’emblée. Ce travail suscite un très grand malaise. Le mot est faible. Car le livre n’est au final que l’addition, assez grossière, de toutes les rumeurs, les plus basses, qui circulent sur certains membres de la famille royale. Deborsu affirme avoir recoupé trois fois, dix fois, cet ensemble hétéroclite de ragots. Mais le résultat est là: des faits historiques connus dissimulés derrière un monceau de ragots, d’insinuations.

Lors de la conférence de presse, il faut reconnaître que l’auteur, après avoir énoncé quelques affirmations "sensationnelles" ( "Philippe a eu une amitié intense avec un autre homme ", " Ce n’est pas la première fois qu’un homme, qui ne touche pas sa femme, va à Erasme, clinique spécialisée dans la procréation médicalement assistée ", etc.) s’est ensuite rétracté laissant à ses sources forcément anonymes la responsabilité de leurs témoignages. Malaise. Venons-en au fond.

Une remarque tout d’abord. Il présente comme "une interview émotionnelle" la retranscription d’une conversation à bâtons rompus entre le Roi et deux journalistes : Christophe Deborsu, son frère également journaliste, et Paul Theunissen (VRT). C’était en 1994. Une conversation "off" - dont le journaliste flamand se souvient à peine - mais que le francophone a pris soin de retranscrire à l’époque. Et qui est donc publiée dix-huit ans plus tard. Curieux procédé. Deborsu affirme que la retranscription a été approuvée, à l’époque, par le Palais. Faux. Aucune trace de cette approbation n’a été retrouvée. Malaise.

Frédéric Deborsu évoque aussi cette amitié " intense " que le prince Philippe a eue avec Thomas d’Ansembourg, avocat, psychothérapeute, auteur de livres à succès ("Cessez d’être gentil, soyez vrai"). " Le prince Philippe, écrit-il, dont la jeunesse a été très tourmentée à cause des déboires de ses parents, a trouvé en cet homme un véritable guide ." Deborsu aligne l’un ou l’autre témoignage pour accréditer la thèse que cette amitié, dans le chef de Philippe, était particulière. " Les filles ne sont pas sa priorité ", assène-t-il. Là encore, l’insinuation est grossière. Thomas d’Ansembourg, qui n’a pas été interrogé par Frédéric Deborsu, envisage à présent une action en justice contre Frédéric Deborsu. " J’ai une crédibilité et une notoriété dans mon métier. Je suis marié, j’ai trois filles qui vont à l’école. Je ne comprends pas qu’on puisse raconter des choses fausses comme cela ." Malaise.

Deborsu a également un avis très tranché sur l’histoire entre Mathilde et Philippe. Leur union "sans amour" aurait été "arrangée". D’un côté, écrit-il, un prince frustré, perdu, aux tendances équivoques qui, pour devenir roi, doit se trouver une femme. De l’autre, une jeune fille à qui son père, en mal de reconnaissance et en proie à des difficultés financières importantes, répète qu’elle doit se trouver un beau parti. Les deux êtres se rencontrent. La relation se noue, s’éteint, reprend, se casse, se concrétise enfin. Mais l’insinuation est là: le mariage n’aurait jamais été consommé. Les détails sont très glauques, mais ils donnent une idée de la démarche de l’auteur. Malaise.

L’hypocrisie est totale quand Frédéric Deborsu affirme être un grand royaliste et se dit inquiet de la manière dont le prince héritier a été traité tout au long de sa vie. Ce serait donc pour renforcer la monarchie et lui éviter, à l’avenir, de sombrer dans de nouvelles histoires sordides, qu’il en dénonce les travers passés. Démonstration boiteuse Car son livre donnera évidemment aux ennemis de la monarchie, surtout en Flandre, toutes les armes nécessaires pour contester une institution pourtant bien nécessaire. " Il n’est pas exclu, ose-t-il, que Philippe sorte grandi de mon livre ." Surtout quand on passe 304 pages à le décrire comme un homme frustré, autoritaire et aux tentations sentimentales contradictoires

Soyons clairs. Si le prince Philippe sort renforcé de cet épisode, c’est peut-être parce que ceux qui liront ce livre estimeront qu’il ne mérite pas une telle charge. Basse et injuste de surcroît car les principaux protagonistes ne pourront pas riposter. Frédéric Deborsu avait l’ambition de livrer une vision panoramique de la famille royale. Sa caméra a plongé. Ce n’est pas un plan américain qu’il offre, ni une mise en perspective des esprits et des cœurs, mais un zoom sous la ceinture.

Son livre aura sans doute du succès. Le cocktail pouvoir-monarchie-religion-sexe-argent fait toujours recette. Quand on propose de regarder par le trou de la serrure ce qui se passe dans les chambres royales et princières, il se trouve toujours des voyeurs pour se rincer l’œil. Qu’ils sachent simplement que les images sont floues, tronquées et déjà effacées.

Pour le Palais, il y a deux attitudes possibles. La première serait de protéger davantage encore les membres de la famille royale de ces agressions médiatiques. La deuxième est, comme cela se pratique aux Pays-Bas par exemple, d’aider Philippe à parler plus librement, à s’ouvrir davantage, à sortir, à se montrer tel qu’il est. Un homme sans doute encore hésitant, contrôlé, mais dont le meilleur est à venir. Fait rarissime, mardi soir, Philippe est sorti de ce silence, sereinement : "Le jour le plus heureux de ma vie a été celui où Mathilde a accepté ma demande en mariage", a-t-il dit.

"Questions royales", Frédéric Deborsu, La Renaissance du Livre; 304 pp. 19,95 €.