Depuis son adoption, on a vu que, 20 ans durant, la loi de dépénalisation partielle de l’avortement n’a pas fait l’objet de plainte ou de procès, à une seule exception près. De quoi est-ce l’indice ?

De ce qu’elle correspond à l’état de la société belge contemporaine. Ce qui était essentiellement vécu sous le mode du conflit jusqu’à la fin du XXe siècle est passé au mode d’une reconnaissance mutuelle et de la nécessité d’un dialogue. On est dans une modification du fonctionnement démocratique, dans une phase de reconnaissance positive du pluralisme éthique.

Lequel peut revenir à plaider dans un autre sens que la loi, tout en acceptant celle-ci…

Il faut distinguer la loi et l’éthique. On peut soutenir une loi sans adhérer à l’éthique qu’elle sous-tend. Un philosophe comme John Rawls distingue la "société juste" et la "vie bonne". Dans une société pluraliste, il faut mettre au point des règles minimales qui permettent "la société juste", à savoir un vivre en commun qui repose sur certaines valeurs, et qui permettent aussi à chaque personne ou communauté de vivre en fonction de sa conception particulière de la "vie bonne". Ainsi est-il important que tout médecin puisse, le cas échéant, invoquer son objection de conscience, sa conception de la vie bonne, pour ne pas pratiquer des avortements. La loi n’est donc pas une agression. Dès lors, le pluralisme n’est plus vécu comme une contrainte mais comme une richesse. Dans le même sens, Jean Ladrière parle de "connaissance critique" : celle qui est consciente de ses limites. On peut y associer le concept de "conviction critique" : il n’est pas contradictoire de défendre des conceptions et d’intégrer le fait que ceux qui n’ont pas les mêmes convictions peuvent aussi vivre selon leurs propres valeurs.

C’est un discours très “occidental”, ça…

Il faut distinguer occidentalisation et modernisation. Je pense que la modernité est en train de s’imposer au niveau international. Mais comment cela va-t-il pouvoir se ménager avec notre diversité culturelle ? Que restera-t-il de celle-ci dans 50 ans ? On pourrait dire que la "société juste" sera celle, "moderne", qui intègre la science et les droits de l’homme, à charge pour chaque culture d’y intégrer ses propres discours notamment religieux en vertu de sa "vie bonne". En ce sens, une société peut devenir "moderne" sans devenir "occidentale".

Si elles procèdent donc d’un mouvement collectif, les lois sur l’avortement et l’euthanasie ne relèvent-elles pas dans le même temps d’une individualisation des choix éthiques : “Je suis maître de mon corps, ou de ma vie” ?

C’est plus compliqué que cela. Car ces éthiques sont portées par des groupes et chacun doit être à même de rendre compte des raisons qui le conduisent à avoir cette éthique. On n’est pas dans une sorte d’arbitraire où chacun pense ce qu’il veut ! Dans un autre registre, si c’était "chacun son éthique", le cordon sanitaire autour de l’extrême droite n’aurait aucun sens. La modernité est porteuse d’éthique universelle.

Que vous inspire, au regard de cette modernité, la présence d’un Mgr Léonard à une manifestation de “pro-vie” revendiquant l’abrogation de la loi ?

J’ai le sentiment que beaucoup de chrétiens ne se sont pas reconnus dans ce geste et adhèrent, sinon à la législation, du moins au processus qui y a conduit. Personnellement, en philosophe et en chrétien, j’inscrirais mon action dans une dynamique différente. Pour moi, le meilleur respect d’une pluralité éthique est aussi une valeur chrétienne à promouvoir. Cela souligne également le pluralisme interne à l’institution chrétienne même.