VDB disparu, la fin d'une histoire belge et d'une destinée hors du commun

Paul Piret Publié le - Mis à jour le

Belgique

Quarante ans et quelque sous les feux de l’actualité. Deux fois Premier ministre, plusieurs fois ministre, deux fois président social-chrétien, municipaliste de premier poids à Bruxelles,… le ministre d’État Paul Van den Boeynants, disparu hier matin à l’âge de 81 ans, aura été connu, apprécié, contesté, typé, déchu comme aucune autre personnalité de la scène publique belge du siècle défunt.

Le futur “VDB” naît à Forest le 22 mai 1919. Son père est boucher. Il entame des humanités au collège Saint-Michel à Bruxelles, mais réussira mieux dans l’apprentissage. Chez son père d’abord, à l’école de boucherie d’Anvers plus tard. Sa passion, c’est le foot. On le verrait bien faire carrière à l’Union saint-gilloise, mais un accident de genou en décide autrement. La guerre, aussi. Il fait la campagne de 40, est prisonnier en Prusse orientale. En 42, il rentre au pays et épouse Lucienne Deurinck, fille de boucher. De cette union naîtront deux filles et un fils.

DEVENIR VDB

A la libération, il s’active doublement. Dans la boucherie, en développant les affaires paternelles, en organisant le secteur. Et en politique. Il songe à un mouvement émanant des classes moyennes, mais on le persuade d’investir un parti déjà bien ancré, le social-chrétien. Avec l’auteur Jo Gérard et quelques autres, il fonde en 49 le “Comité pour le redressement du PSC”, publiant un manifeste campé solidement à droite. Dès la même année, il est député. Quatre ans plus tard, échevin à Bruxelles.

Précisément échevin des propriétés puis des travaux publics, il est administrateur-délégué de l’Expo 58 (le roi Baudouin s’étonnera de son jeune âge) et… un démolisseur-bâtisseur qui laissera des traces dans la capitale (de la tour ITT à celles du WTC). Au niveau national, on le voit ministre dès 58, président de parti encore unitaire en 61, Premier ministre avec les libéraux en 66, ministre de la Défense nationale en 72, Premier ministre de transition en 78 dans le traumatisme de l’après-Egmont, formateur de Martens I puis à nouveau président du PSC en 79… Si ce découvreur du marketing politique, ce tribun battant et beau parleur séduit, rassemble et concilie, ses affinités n’en sont pas moins marquées. VDB parraine le Mic (Mouvement des indépendants et des cadres) fondé en 55 pour contrer les influences démocrates-chrétiennes au PSC, converti en 74 en un Cepic dont il ne pourra ou ne voudra pressentir des dérapages. Tandis que l’homme privé vaque à d’autres occupations – ses affaires et amis dont on fera des livres à charge. Pensait-il que tout, toujours, lui réussirait ? 1981 est l’année terrible. En avril, Mark Eyskens est préféré à lui, contre toute attente, pour présider un gouvernement du reste éphémère (on l’expliquera, par la suite, par des fuites au Palais sur son dossier fiscal).

En mai, la Sûreté de l’Etat dénonce des liens qu’entretient le Cepic avec des activistes d’extrême-droite. En novembre, il doit abandonner à Gérard Deprez, un PSC laminé par les élections et ses divisions en “familles”.

FRAUDEUR DU FISC

Ses démêlés judiciaires lui vaudront finalement condamnation, le 25 juin 1986: trois ans de prison avec sursis et 620.000 F. d’amende (ramenés à 500.000 F. en appel) pour fraude fiscale, faux et usages de faux. N’empêche, depuis, sa réhabilitation, on n’a pas oublié le détonnant mais implacable “fraudeur viscéral et invétéré” que lui lancera l’un des magistrats les plus pointus de Bruxelles, le président Amores…

Mais celui qui s’appelle lui-même “le vieux crocodile” n’a pas perdu toutes ses dents. Les années 80, il prend la tête d’une énorme “ASBL”, la Foire internationale de Bruxelles – l’Anspach center, le Heysel, bientôt Bruparck… Mais VDB s’entête, en 82, en 88, en 94 encore, à vouloir décrocher le mandat politique qui lui tiendrait le plus à cœur – le maïorat de la capitale. En vain.

D’ailleurs, 1988 verra monter une nouvelle “affaire” qui, elle, se dégonflera, en plein enlèvement: la Chambre est saisie de soupçons judiciaires sur des commissions que lui aurait versées son ami Roger Boas, le patron d’Asco, à l’achat de blindés, quand il était ministre de la Défense.

REVENU DE LOIN

D’autres accusations en tous genres suivront, jamais abouties – mais qui le poussent à témoigner, en février 90, devant la commission d’enquête parlementaire sur le grand banditisme, rien de moins… À force, le caractère s’aigrit, se ferme. Il y a eu aussi, c’est vrai, la perte éprouvante d’un petit-fils très cher, le handicap de la surdité, l’image d’une fortune qu’il conteste mais qu’il a contribué à forger. D’ailleurs, avant de se retirer à Knokke, Paul Vanden Boeynants doit encore, bien malgré lui, se faire héros de fait divers.

Le 14 janvier 89, il est enlevé dans son garage du 12, avenue Franklin Roosevelt. Le 13 février qui suit, ses ravisseurs le relâchent sain et sauf aux abords de la gare de Tournai. C’était bien un enlèvement crapuleux, qu’on voulut faire croire “politique”, d’une soi-disant “brigade socialiste révolutionnaire” : une séquestration suivie de demande et versement de rançon (sans doute de 63 millions de F.). Et ce n’étaient pas des amateurs, mais la bande de Patrick Haemers, pas moins que “l’ennemi public numéro 1” – il serait plus tard retrouvé au Brésil, puis se suiciderait en prison.

Mais dans l’immédiat, déchargeant son angoisse en redevenant l’espace d’un matin plus VDB que jamais, VDB raconte un mois de détention, dans une villa qu’alors on n’a pas encore localisée au Touquet : “Je ne sais pas d’où je viens, mais je reviens de loin”…

© La Libre Belgique 2000

Paul Piret

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