C’est désormais une constante : les terroristes bénéficient souvent de l’aide, parfois involontaire, de réseaux criminels. Khalid El Bakraoui, qui s’est fait exploser à Maelbeek le 22 mars, s’est procuré une fausse carte d’identité via la filière de faux papiers dont les membres ont été condamnés jeudi à Bruxelles.

Mohamed Bakkali, qui a loué des planques pour les auteurs des attentats de Paris, a obtenu de faux papiers via la même filière, qui avait été démantelée un mois, jour pour jour, avant que les terroristes ne frappent à Paris le 13 novembre 2015.

L’enquête a pu établir qu’Abdelouab Kerbache, condamné à cinq ans de prison, a été contacté par un certain "Bilal". Kerbache était un "délégué commercial" de cette filière de faux papiers : il apportait les clients désireux d’obtenir de tels documents.

"Bilal" l’a appelé au départ d’un téléphone marocain le 9 septembre 2015. Il explique qu’il a besoin de quatre cartes d’identité : une de "première qualité" - qui servira à Khalid El Bakraoui - et trois de "qualité moyenne". Ce sont celles que Bakkali présentera aux propriétaires des planques.

Le lendemain, le 10 septembre, Kerbache se présente chez la femme de "Bilal", qui lui jette une enveloppe avec les photos au départ de son balcon.

Kerbache le confirme par téléphone le même jour à "Bilal", comme le montrent les écoutes effectuées sur Kerbache. "Ton loulou m’a reconnu. Je te jure qu’il m’a appelé tonton", plaisante Kerbache au téléphone.

Le 11 septembre, "Bilal" s’enquiert des papiers. Kerbache lui répond qu’ils seront bientôt prêts. Le lendemain, "Bilal" revient à la charge : ses clients sont particulièrement pressés . "Ils en ont besoin parce que ceux-là sont des organisations criminelles." Et il précise au sujet des papiers de moindre qualité : "Tu sais ce qu’ils font avec. Ils commandent la marchandise avec par Internet"

El Bakraoui a un urgent besoin de papiers

Le 13 septembre, "Bilal" insiste encore auprès de Kerbache qui, le lendemain, téléphone et rencontre le chef du réseau pour prendre possession des papiers falsifiés. Dans la foulée, il appelle "Bilal", qui lui demande de déposer les papiers chez sa femme. Ce sera fait le jour même.

Le 15 septembre, Kerbache et "Bilal" parlent d’une autre commande. Kerbache doit se rendre le 19 septembre dans une agence d’autocars. "Bilal" lui décrit le chemin à partir d’un repère : "Tu fais 50 pas. Tu vas trouver une boulangerie au coin. Et à l’autre coin, il y a une agence de cars."

"Bilal" lui explique qu’il doit récupérer la lettre, soit l’enveloppe qui contient les données et photos pour de nouveaux papiers à l’agence : "Oui, tu demandes juste la lettre de Farid à n’importe qui sur place. Il te la donnera." Kerbache n’obtiendra rien sur place et il n’y aura pas de nouveaux faux papiers à confectionner.

"Bilal", alias Farid, a été identifié. Contrairement à Kerbache, il semble qu’il n’ignorait pas qu’il travaillait pour des terroristes. C’est lui qui aurait remis les papiers à Khalid El Bakraoui. Farid Kharkhach a été arrêté la semaine dernière. Interpellée, sa femme n’a pas été inquiétée. Patients, les enquêteurs avaient attendu qu’il revienne du Maroc où il avait fui.


Lourdes peines pour les "industriels" des faux documents

Au départ, en février 2015, il y avait une simple information dans un dossier de traite des êtres humains. Un réseau, qui faisait venir chaque mois deux ou trois filles du Maroc, se fournissait en papiers auprès d’une personne qui pouvait fournir des cartes d’identité à 1 000 euros pièce et des passeports à 1 500 euros l’unité.

Les policiers ont patiemment remonté la filière à partir d’écoutes téléphoniques et ensuite d’observations. Au final, en octobre 2015, après avoir découvert que certains des faussaires étaient déjà apparus dans des affaires similaires par le passé, ils ont pu lancer une vaste opération de perquisition.

Ils ont découvert, rue Gustave Defnet à Saint-Gilles, l’atelier où étaient confectionnés les faux documents. La filière n’était pas regardante sur la destination des faux documents. L’enquête a ainsi montré qu’elle avait approvisionné, sans le savoir, les auteurs des attentats de Paris et Bruxelles, dont Salah Abdeslam, Khalid Bakraoui ou encore Najim Laachraoui qui s’est fait exploser à l’aéroport.

La filière avait des ramifications à l’international. Les faux documents ont été envoyés dans de nombreux pays européens ou africains via des services de courrier express. D’autres ont été achetés par des sans-papiers en Belgique.

Le circuit le plus intéressant élaboré concernait les cartes d’identité belge. Il fallait d’abord se procurer la "matière première". Un receleur fournissait ainsi des cartes d’identité volées à Khalid Ledjeradi, un Algérien qui dirigeait le réseau. Celui-ci les confiait à un compatriote, spécialisé dans la falsification.

Décrit comme un "génie de l’informatique", cet homme gérait l’atelier de la rue Gustave Defnet où étaient maquillés les faux papiers. Il était aidé par un Palestinien qui préparait les cartes d’identité, en "effaçant" méticuleusement les inscriptions et les photos des originaux.

Radhwane Ledjeradi, cousin du chef, servait d’intermédiaire entre l’atelier, les fournisseurs de cartes et les "délégués commerciaux", qui venaient avec les commandes.

Tout ce petit monde, qui a négocié 2 253 faux papiers, s’est retrouvé jeudi sur le banc des prévenus du tribunal correctionnel de Bruxelles. C’est Khalid Ledjeradi qui a écopé de la peine la plus lourde : huit ans, suivi par le faussaire Djamal Eddine Ouali, condamné à 7 ans de prison. Onze autres personnes ont écopé de peines comprises entre trois et cinq ans de prison, parfois avec sursis partiel.