"Le Brexit n'a pas eu et n'aura jamais raison de l'hommage annuel belgo-britannique au Cénotaphe ! Ce dernier lui survivra."

Face au mémorial de la Grande Guerre à Whitehall, à un jet de pierre de Westminster et de Big Ben, le colonel honoraire Peter Trustram, chapeau melon, costume sombre et port altier « britishissime » malgré l'inéluctable avancée des ans, garde certes son flegme et un humour plus local que local mais le ton décidé et ferme de sa voix confirme qu'il n'est pas question de toucher à la Belgian Cenotaph Parade qui se déroule ici depuis 1934...

« Ma femme et mes proches ont voté comme moi contre le Brexit. Mes compatriotes n'ont pas réfléchi le 23 juin dernier dans l'isoloir... Je me battrai jusqu'à mon ultime souffle contre lui... » ajoute Peter Trustram, par ailleurs Officer of the British Empire... qui nous précise qu'il passa de très belles années de sa vie dans les années 1980 lorsqu'il était l'attaché militaire de l'ambassade britannique à Bruxelles. C'est aussi de cette époque que datait son amitié pour Yves du Monceau de Bergendal et son épouse Rainy Vaxelaire, grands amis belges de la Grande-Bretagne. Peter Trustram pourrait nous en raconter d'autres, lui qui comme jeune officier fut commis à la surveillance à la prison de Spandau à Berlin de Rudolf Hess tout en étant chargé d'acheminer du charbon et des pommes de terres dans un Dakota de la RAF pas vraiment confortable lors du blocus de la capitale allemande...

L'homme est resté tellement attaché à la Belgique qu'il y revient pour le 11 novembre, date ô combien symbolique de la fraternité des armes et de la fraternité tout court avec la Grande-Bretagne...

A la Cenotaph Parade, il fait partie des meubles mais son engagement ne souffre nul essoufflement: il est plein et entier et repose sur les valeurs communes partagées pendant les deux grandes guerres mondiales.

Pas de doute, tant que sa santé le lui permettra , il participera à la rencontre-cérémonie annuelle approuvée par le roi George V après la mort accidentelle du roi Albert Ier.

De ce côté-ci du Channel, on ne « poildecute » pas comme on le fait sous nos arbres à palabres communautaires : le roi Albert Ier permit que l'armistice du 11 novembre 1918 fut plus qu'une trêve, entendez qu'elle se muât en une victoire du camp allié. Et, mieux encore, si le roi Léopold III décida, vingt ans plus tard, de poursuivre le combat aux côtés de son peuple, la Grande-Bretagne fut toute heureuse d'accueillir le gouvernement belge en exil mais surtout permit aux Forces belges de repartir au combat dont l'issue fut heureuse...

Cela se fête, cela s'honore et même si entre-temps, il y eut deux guerres du Golfe, ici le souvenir des coquelicots sur la plaine flamande en 14-18 face aux troupes allemandes et la présence belge sur terre, en mer et dans les airs face au nazisme ne supportent nul révisionnisme stupide : les alliés de toujours sont prêts à se remobiliser contre le nouvel ennemi commun. Même si personne n'en a pipé mot pendant la cérémonie, la Promenade des Anglais niçoise n'a jamais mieux porté son nom ces dernières heures et dans l'hommage aux Alliés de 14-18 et de 40-45, on pense, of course, à tous les combattants de la liberté et à toutes les victimes de l'intolérance aveugle.

Pas d'exception pour la France!

Et cela se marque donc lors d'une cérémonie aussi unique qu'exceptionnelle : voici 82 ans, le roi George octroya le privilège aux soldats belges de défiler une fois par an en uniforme dans les rues de la capitale anglaise à l'instar des seules troupes en garnison au bord de la Tamise. Lors du 70e anniversaire du Débarquement, les militaires français ont eux aussi voulu défiler en uniforme à Londres mais les autorités britanniques ont été intransigeantes. Il n'y a et il n'y aura qu'une exception et elle reste belge...

Et ainsi depuis 1934, l'hommage s'est répété le week-end avant la Fête nationale belge. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il prit évidemment une dimension plus particulière encore...

On a beau être officiellement un militant séparatiste, on n'en est pas moins marqué par des réalités plus fortes qu'un lord maire comme on dit de ce côté du Canal : Steven Vandeput, le ministre N-VA de la Défense n'a pas caché être impressionné à la fois par la détermination tranquille des organisateurs britanniques qui ont même dépêché Earl Howe, ministre d'Etat à la Défense à ses côtés alors qu'on ne sait plus très bien s'il est encore proche du gouvernement et aussi par l'engagement des délégations belges où on pratique indifféremment les parlers wallons et le dialecte ouest-flandrien (avec accents...) à couper au couteau...

Très marquante est l'ambiance qui règne ici à ce vrai pélerinage de la mémoire : voilà nombre de descendants d'anciens et d'anciens militaires eux-mêmes qui sacrifient un début de week-end pour célébrer des héros souvent très discrets qui resteront inconnus mais qui ont franchi le Channel pour faire corps comme anciens parachutistes ou commandos ou comme anciens de la Force aérienne, impressionnés par les glorieux aïeux de la Royal Air Force. A côté de ces baroudeurs de toujours, il y a aussi des rencontres qui donnent des frissons au moment du dépôt des gerbes lorsqu'on voit s'avancer côte à côté Brigitte d'Oultremont dont le père fit partie de la ligne d'évasion Comète et le fils de Larry Carr, un des pilotes britanniques qui fut aidé par le réseau et lui permit de repartir au combat. Très remarqués aussi sont les membres de la British Legion à la tenue impeccable.

Du côté du dernier carré des organisateurs, on ne ménage pas ses efforts non plus. Ainsi Henri d'Oultremont qui a porté la manifestation du bout des bras au nom des anciens artilleurs de la Brigade Piron à un moment où elle risquait de sombrer. Certes il faut rendre à l'association des anciens combattants belges de Grande-Bretagne ce qui lui revient : c'est elle qui contre vents et marées tint à la cérémonie qui se doublait d'un hommage au cimetière où reposent une vingtaine de Belges morts en pleine mission. Mais il fallait organiser la relève et, par bonheur, tant les ministres André Flahaut que Pieter De Crem n'étaient pas insensibles au devoir de mémoire. Et voilà que Steven Vandeput a lui aussi été conquis.

Le Palais marqua aussi son intérêt ces dernières années puisqu'il délégua tant le prince Philippe que le prince Laurent lors d'éditions précédentes. Et d'année en année , la petite cérémonie rehaussée au départ de la présence d'une délégation de marins dont le bateau mouillait dans le port de Londres a pris de l'ampleur. Cette année, des détachements de l'Ecole Royale Militaire (ERM), de l'Ecole Royale des Sous-Officiers (ERSO), des Centres de Formation de Base et d'Ecolage (CIBE/CBOS) et de la Composante Marine ont défilé dans les rues de Londres aux côtés d'anciens combattants et de représentants d'associations britanniques. Les Cadets de la Marine et les Cadets de l'Air belges et britanniques étaient également présents.

Une belle satisfaction pour le tout frais émoulu CHOD, Chief of Defence, le général Marc Compernol dont c'était la vraie première prestation publique si l'on considère que sa visite récente au 15e Wing à l'aéroport militaire de Melsbroek était davantage une activité interne...

L'heure est aussi toujours émouvante pour Ludo de Vleeschauwer, fils de l'ancien ministre et un des derniers sinon le dernier descendant direct mâle d'un membre du gouvernement de Londres qui revient toujours avec une grande émotion à Londres. L'engagement d'Albert de Vleeschauwer pour la Belgique et pour Léopold III ne souffrait nulle contestation mais sans doute était-il « politiquement incorrect », jusqu'à être considéré par Paul-Henri Spaak comme « n'étant pas un des leurs » dans ses mémoires.

La base de départ de tous les volontaires

Mais sept décennies plus tard, l'heure est plutôt à la commémoration pour lui comme pour Thierry Coppieters t'Wallant, le président des Volontaires de Guerre.

L'occasion pour nous d'évoquer en marge de la cérémonie du Cénotaphe, un temps fort bien plus discret mais pas moins fort : deux heures avant de défiler dans le centre de Londres, les principaux porte-paroles des « anciens » s'étaient retrouvés devant le 103, Belgrave Place à deux pas de l'ancienne ambassade belge d'Eaton Square pour y déposer une gerbe.

L'endroit restera aussi gravé dans l'Histoire : c'est ici que les Belges qui avaient réussi à gagner Londres venaient s'engager pour continuer le combat aux côtés des Alliés... Un lieu emblématique belge parmi d'autres reconnu officiellement le 21 juin 1964 par la reine mère Elizabeth en hommage à « ceux qui ont donné leur vie pour la liberté »...

La leçon de ces riches heures du devoir de mémoire? Sans nul doute le fait que Belges et Britanniques ont plus que jamais des intérêts communs malgré les soubresauts du référendum du mois de juin. Du côté de la Belgique officielle, pas de doute que l'on cultivera plus que jamais ces moments communs depuis des siècles. D'autant plus que les liens se sont renforcés lorsque les uns et les autres ont dû faire face à l'adversité…