A Lokeren, la maison qu’occupe Wilfried Martens avec son épouse, l’ancienne ministre Miet Smet, ne ressemble pas vraiment à la demeure cossue, au minimum, que l’on imaginait pour un ancien Premier ministre. La maison mitoyenne, occupée par le seul couple composé de deux ministres d’Etat, est de style bourgeois, elle est coquette, mais sans plus.

Pourtant, à l’intérieur, un cerveau social-chrétien tourne à fond les manettes, celui du chef de neuf coalitions gouvernementales de 1979 à 1992. Wilfried Martens livre sa vision du règne d’Albert II, de son abdication en faveur de Philippe, des turbulences politiques qui attendent probablement le neveu de Baudouin…

Vous avez connu Albert II lorsqu’il était encore prince. Vous étiez alors Premier ministre. Est-ce que la manière dont il a exercé sa fonction de Roi vous a surpris ?  
Je ne l’ai pas rencontré très souvent mais j’ai été chargé deux fois par lui d’une mission : après la démission du gouvernement Leterme et après la nomination d’Herman Van Rompuy comme président du Conseil européen. C’était en 2008 et 2009. Albert II a suivi, au début de son mandat, la ligne de son frère, le roi Baudouin. Mais, évidemment, il avait un tout autre caractère. D’abord, dans le rôle du Roi actuellement : il n’a pas de pouvoir politique mais il peut exercer une grande influence. Cette influence se bâtit pendant des années. C’était le cas avec le roi Baudouin, certainement. C’est dans les audiences qu’il peut donner des conseils, qu’il peut avertir à la condition bien sûr que tout reste confidentiel, que l’on respecte le colloque singulier. Il est incontestable que Baudouin et Albert II ont exercé tous les deux cette influence, Mais la différence, c’est que le roi Albert II écoutait, entendait ses interlocuteurs. Tandis que le roi Baudouin exerçait une grande autorité sur ses interlocuteurs.  

Ces différences de style se sont-elles illustrées concrètement ?  
Même après la crise de l’avortement, à l’égard des projets de loi sur l’euthanasie et le mariage homosexuel, le roi Albert a confirmé et a sanctionné les textes adoptés par le Parlement. C’était normal et essentiel. Avec lui, on n’a pas eu la même crise de conscience que celle qu’avait eue le roi Baudouin sur l’avortement et où l’on avait dû trouver une solution : l’impossibilité de régner. Le caractère d’Albert était différent de Baudouin : il est très ouvert, très transparent. Mais il avait le même sens des responsabilités et il pouvait se montrer extrêmement concerné. Par exemple, quand je l’ai rencontré en 2008, il y avait une crise au sein du CD&V après la démission d’Yves Leterme. Il fallait trouver un autre CD&V pour devenir Premier ministre. 

C’est là qu’est arrivé Herman Van Rompuy...  
Oui, mais Herman Van Rompuy, qui était président de la Chambre, avait déclaré deux jours avant ma mission qu’il ne serait jamais Premier ministre. Trois jours se passent sans résultat. Finalement, j’ai dit : demain, je vais au Palais et je ferai une proposition au Roi. Herman m’avait averti qu’il pourrait quand même refuser le rôle de Premier ministre. J’ai dit au Roi : il n’y a qu’une seule solution au sein du CD&V, c’est de demander à Herman Van Rompuy de devenir formateur du gouvernement et ensuite le Premier ministre. Mais j’ai aussi dit à Albert II qu’il faudrait le convaincre… Le Roi a bien préparé son plaidoyer et, après un quart d’heure de discussion, Herman Van Rompuy a accepté avec les conséquences énormes pour lui qui ont suivi quelques mois après : Sarkozy voulait éliminer le Luxembourgeois Juncker, ne voulait pas du Néerlandais Balkenende pour la fonction, extrêmement importante, de président du Conseil européen. Sarkozy a donc dit à Angela Merkel qu’il fallait proposer le poste à Herman Van Rompuy.

L’abdication d’Albert II vient-elle vraiment au bon moment selon vous ?  
J’aurais espéré qu’on attende que passent le vote sur la réforme de l’Etat et les élections de 2014, avec la question importante des résultats en Flandre, pour l’abdication. J’aurais espéré qu’une période de calme soit installée et on aurait alors pu voir si une majorité stable aurait pu être dégagée du côté flamand pour former un gouvernement après les élections de 2014. Mais le Roi a dit qu’il était fatigué et qu’il connaissait des problèmes de santé. Le chirurgien qui l’a opéré a confirmé cela.  

Le roi Baudouin préparait son neveu Philippe pour lui succéder, vous étiez impliqué dans cette préparation ?
J’ai été Premier ministre jusqu’en mars 1992. Après la réforme de l’Etat de 1988, le Roi Baudouin m’a demandé d’expliquer au prince Philippe le nouveau système institutionnel. Je l’ai reçu deux fois au sein de mon cabinet ministériel. Lors du dernier discours du Roi, pour le 21 juillet, il a dit qu’il se sentait bien et qu’il espérait encore pour longtemps être le Roi. Mais, évidemment… Si Baudouin avait encore régné plusieurs années, le prince Albert, qui avait seulement deux ans de moins que Baudouin, aurait alors eu un âge trop important pour succéder à son frère. Mais, avec la mort subite du Roi, tout a changé. Je me suis trompé : j’étais à Nairobi, j’écoutais la BBC et j’ai appris tôt le matin la mort du Roi. De nombreux journalistes m’ont téléphoné et j’ai dit spontanément que le prince Philippe allait succéder à Baudouin. J’avais oublié que la perspective de la succession avait complètement changé. Il aurait fallu qu’Albert abdique en faveur de Philippe pour que ce dernier devienne Roi. Mais désormais Philippe a 53 ans, je trouve qu’il est plus mûr, plus expérimenté. Après avoir fait quelques fautes.