”Le Masque” (Netflix) : Gilbert Chikli, l’homme qui a arnaqué ses victimes en se faisant passer pour Jean-Yves Le Drian

Après Simon Leviev et Marco Mouly, la plateforme s’intéresse à un autre escroc fameux.

Gilbert Chikli, escroc et usurpateur.
Gilbert Chikli aurait détourné environ 100 millions d’euros. © © 2022 Netflix, Inc.

Ce 23 janvier 2017, aux alentours de 13 heures, Guy-Petrus Lignac n’est pas particulièrement méfiant lorsqu’un homme l’appelle pour lui proposer un Skype avec Jean-Yves Le Drian. Le propriétaire du Château Guadet a l’habitude de coups de fil récurrents, provenant de personnalités variées de haut rang. Premiers ministres, consuls, ambassadeurs et consorts se montrent régulièrement intéressés par le fait de visiter son prestigieux vignoble. Tu m’étonnes.

La requête du ministre de la Défense de l’époque, est, en revanche, étonnante. “J’ai une mission de la plus grande importance à vous confier. Est-ce que je peux avoir confiance en vous ?”, demande le socialiste de l’autre côté de l’écran. En l’occurrence, le versement d’une somme d’argent pour libérer des otages français au Mali. L’Hexagone ne paierait pas directement de rançons aux terroristes. “Donc, je vais avoir besoin de vous”, assure, d’une voix sereine et grave, l’homme politique breton, avant de réclamer urgemment un virement de 300 000 euros. Guy-Petrus Lignac ne s’est pas exécuté, mais d’autres l’ont fait. L’homme derrière le “masque” aurait détourné environ 100 millions d’euros.

Pour piéger ses victimes, Gilbert Chikli a utilisé un masque de latex.
Pour piéger ses victimes, Gilbert Chikli a utilisé un masque de latex. ©Netflix

Comme un thriller

Après Simon Leviev (”L’arnaqueur de Tinder”), le faux festival de Fyre (Fyre : The Greatest Party That Never Happened), les fraudes dans l’art (Made You Look : A True Story About Fake Art) ou les combines de Marco Mouly (Les Rois de l’arnaque), Netflix diffuse un nouveau documentaire sur un escroc fameux : Gilbert Chikli. Depuis 2006, ce Franco-israélien, était passé maître dans l’art d’usurper des identités au téléphone pour faire payer ses victimes en jouant sur leurs fragilités : la peur, la compassion, la faiblesse face à l’autorité… Parmi ses cibles, il y avait, aussi, plusieurs VIP, comme l'Aga Khan ou le PDG de Total.

Pour parvenir à esquisser son profil et à réaliser un film bien écrit, Dominic Sivyer et Yvann Yagchi (diplômé en journalisme de l’ULB) ont voyagé à travers le globe (Paris, Israël, Ukraine…), interrogé ses proches (son frère, ses ex-compagnes…), ceux qui l’ont traqué (des policiers, une journaliste…), ou défendu (ses avocats), tout en se plongeant dans pléthore d’archives (images et sons) précieuses. Visuellement, ils utilisent les bonnes vieilles ficelles des documentaires de la plateforme au “N” : des drones, des infographies léchées et une narration façon “thriller”. Comme d’habitude, il est passionnant d’entendre les policiers parler de leur enquête ou de découvrir la façon dont Gilbert Chikli a fini par se faire piéger.

Cependant, la mise en scène est, à certains moments, trop grossière. Notamment lorsque Shirley, l’ex-copine et complice de Chikli est interrogée devant des liasses de billets. Les réalisateurs manquent, parfois, de mordant et de distance journalistique en utilisant le tutoiement envers leur interlocutrice. Charismatique, séducteur, fascinant, provocateur, narcissique (il appelle les policiers, joue de la guitare devant la caméra d’Envoyé spécial), Gilbert Chikli est à deux doigts de passer pour un “Robin des Bois” des temps modernes.

Heureusement, le portrait est plus nuancé sur la fin. Le film rappelle le destin de ses enfants face à un père absent, la violence subie par les victimes. L’une d’entre elle, déjà fragilisée par un drame personnel (le suicide de son épouse), s’est fait licencier après ce méfait et a dû suivre une thérapie pour s’en sortir. Les réalisateurs diffusent aussi des vidéos de l’escroc en prison qui noircissent le tableau. “J’emmerde la justice française, je vous baise, et je ne reviendrai pas ici”, s’emballe-t-il avec un complice. Juste avant de se faire extrader et d’être condamné à 11 ans de prison dans l’Hexagone.

étoiles Arts Libre cinéma
étoiles Arts Libre cinéma ©LLB