Marthe Wéry, vertige du monochrome

Une grande exposition consacrée à l'artiste belge s'ouvre samedi à Tournai. OEuvres anciennes et nouvelles seront mises en résonance avec «le chef-d'oeuvre» d'Horta. Elle évoque quelques étapes de son cheminement.

GUY DUPLAT et Claude Lorent
Marthe Wéry, vertige du monochrome
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RENCONTRE

Près de Tour & Taxis, à Bruxelles, une maison d'artistes, ancien entrepôt industriel, abrite au dernier étage l'atelier de Marthe Wéry, l'artiste contemporaine la plus exemplaire de ces trente dernières années en Belgique francophone: des espaces lumineux, des tables et des bacs de peinture sur lesquels l'artiste dépose ses tableaux, une terrasse envahie par les plantes et une large vue sur la ville.

L'atelier est quasi vide. Marthe Wéry vient d'achever, au musée des Beaux-Arts de Tournai, l'accrochage de sa grande expo qui s'ouvrira ce samedi. Trois ans après sa rétrospective au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, elle retrouve l'architecture d'Horta. Le musée de Tournai a été construit en 1906, au tournant des époques Art Nouveau et Art Déco d'Horta: « Ce musée est sans doute son chef-d'oeuvre. La lumière y est magnifique, il ne faut jamais rien éclairer, explique Marthe Wéry. L'architecte a conçu ce musée en multipliant les points de vue, les trouées, qui permettent au visiteur d'établir des liens. Une seule pièce accrochée peut être découverte sous des cadrages différents. Cela crée une activité du regard».

Le conservateur, Serge Le Bailly de Tilleghem a bien voulu que son musée soit ainsi occupé par une grande artiste abstraite et minimaliste, l'obligeant à déplacer les oeuvres habituelles du musée, sauf quelques grands tableaux qui restent en place. Le commissaire de l'expo, dans le cadre de Lille 2004, est Pierre-Olivier Rollin, le directeur du BPS 22 à Charleroi. Cette première grande exposition de l'artiste en Wallonie a bénéficié du patronage de la Reine, qui, on le sait, a commandé à Marthe Wéry une série de peintures pour une des salles du Palais royal.

Les monochromes

Pour cette expo, elle a réalisé nombre d'oeuvres originales liées à l'architecture des lieux (les salles ont six mètres de haut). Mais elle expose aussi des travaux représentatifs des différentes étapes de son parcours. On y reverra ainsi les «Neuf journées», réalisées en 1982 pour la Biennale de Venise et restaurées pour l'occasion car l'oeuvre avait été endommagée. Il ne faut guère pousser l'artiste pour l'entendre regretter le piètre traitement de l'art contemporain en Belgique francophone par des hommes politiques «sans informations, sans connaissances et sans passion».

Marthe Wéry est connue pour ses monochromes même si depuis dix ans, elle s'en est éloignée en laissant surgir en surface des accidents picturaux ou des vagues de couleurs. Mais quel fut dans ce parcours (lire ci-dessous), son fil rouge? «Ce sont les questions posées par, et pour, l'art contemporain durant tout le vingtième siècle. Celles de Mondrian, Malevitch et surtout Strzeminski, continuent à aiguiser mon travail. Je ne sais pas si je suis dans l'art actuel, mais je me pose toujours ces questions et je continue».

Cette constance dans son questionnement de la couleur, de la surface (« Ce qui relie les périodes de mon travail, c'est la qualité, la force, la vitalité de la structure de la surface»), du support, est aussi obstinée que celle d'un Roman Opalka qui toute sa vie a peint les chiffres pour mieux interroger le temps. Elle vient de lire une de ses interviews et s'interroge: «Il est enfermé dans son projet et que vaudra son oeuvre s'il arrête? Il dit très justement que l'esthétique n'est pas la recherche du beau mais bien du juste. Et le juste n'est jamais définitif, ce qui permet toujours d'avancer.» Elle relève avec plaisir qu'à la fin de sa vie, Mondrian a encore eu le génie d'innover dans sa démarche.

Dans ce cheminement, il y a les rencontres: «J'ai découvert Le Gréco. Il y a chez lui, une vitalité, une liberté, une émotion extraordinaire et très actuelle. Il faut voir comment il traite la couleur. J'avais redécouvert aussi Pontormo et Le Carpaccio à Venise avec ses rouges que j'ai retravaillés de toutes les manières».

Marthe Wéry, même quand elle les quitte, revient sans cesse aux monochromes. « Je cherche à faire exister les couleurs. Pour arriver à un monochrome, il faut batailler avec beaucoup de couleurs. Le vert ne m'intéresse que quand on sent le jaune et le jaune ne se fait qu'avec du vert! Ce sont le rouge et le noir qui m'ont le plus inspirée. Je ne pourrais pas faire un monochrome jaune sans être torturée.» Le travail de Marthe Wéry renvoie aussi à l'architecture depuis sa participation à la Biennale de Venise intimement liée au bâtiment: «Je suis convaincue que si j'avais été un garçon, j'aurais fait l'architecture. Je suis fille de maçon, d'entrepreneur et je trouve que tout le monde devrait construire sa maison.»

«Je ne serai sans doute pas satisfaite de cette expo, dit-elle en boutade, comme toujours, mais comme cela je reste dans le projet.» Son expo suivante: à Stavelot, dans le nouveau lieu de la galerie «Le triangle bleu».

«Marthe Wéry, les couleurs du monochrome», du 7 août au 31 octobre, du mercredi au lundi, de 9h30 à 12h30 et de 14h00 à 17h30. Musée des Beaux-Arts de Tournai, Enclos St Martin, tel. 069.22. 20. 43

© La Libre Belgique 2004