Le Musée David et Alice van Buuren

Aujourd'hui menée tambour battant par Isabelle Anspach, dont le grand-père fut un intime du couple van Buuren, la belle maison uccloise affirme davantage ses mille et une raisons d'accueillir, en toute saison, un public invariablement conquis par son lot de trésors et cette espèce de sérénité conviviale qui défie toutes les entreprises plus institutionnelles.

Roger Pierre Turine

Aujourd'hui menée tambour battant par Isabelle Anspach, dont le grand-père fut un intime du couple van Buuren, la belle maison uccloise affirme davantage ses mille et une raisons d'accueillir, en toute saison, un public invariablement conquis par son lot de trésors et cette espèce de sérénité conviviale qui défie toutes les entreprises plus institutionnelles.

Fleurant avec caractère son style Art déco hollandais choisi par un David van Buuren qui, né à Gouda, aux Pays-Bas, en 1886, s'en était venu chez nous à 23 ans pour affirmer ses talents de financier et réussit si bien dans ses entreprises qu'il put rapidement assouvir ses ambitions parallèles de mécène éclairé orienté vers la création artistique, la demeure de l'avenue Errera fut bâtie en 1929. Les van Buuren y vécurent jusqu'au décès d'Alice.

Reflet d'une époque

Puis, pour répondre au souhait du couple, la maison devint un musée en 1976. Le charme de l'auguste résidence est le fruit d'une parfaite conjonction d'éléments également attrayants. Tout d'abord, elle vous est aujourd'hui encore ouverte et proposée telle que les van Buuren l'ont vécue au quotidien. Preuve s'il en est, l'usure caractéristique des tapis, des revêtements de fauteuils quelque peu fatigués par le temps. Ce qui ajoute au charme initial son supplément d'âme. Le hall, le petit salon noir, le cosy-corner, la salle à manger, au rez-de- chaussée, le palier, le bureau, l'atelier, à l'étage, témoignent du souci bourgeois et feutré d'un couple qui aimait la solitude sans se refuser de chaleureuses rencontres avec d'éminents artistes et intellectuels de leur temps.

Reflet d'une époque et d'un univers sollicité par le bon goût et les moyens financiers, le mobilier de la maison fait immédiatement référence à une Modernité alors en pleine expansion. Van Buuren a su pour cela s'entourer de conseillers experts - on pense au Studio parisien Dominique -, sans pour autant se départir de sa vision personnelle sur la façon d'agencer tant les volumes des pièces que le mobilier à y intégrer.

Bois et oeuvres d'art

Le bois règne en maître dans ces pièces qu'il réconforte de sa chaleur naturelle. Il faut ajouter qu'il ne s'agit là pas de n'importe quelle essence: du palissandre, du sycomore... Des essences remarquables entourées d'objets raffinés en écaille de tortue, ivoire ou galuchat, nacre ou émaux.

Quant aux recouvrements des canapés, fauteuils ou bergères, quant aux tapis, ils épousent les lignes et couleurs des différents lieux de séjour. Signalons aussi, dans le hall, un lustre en pate de verre et bronze et, dans la salle-à-manger, trois appliques de Lalique en verre blanc ceinturé de vitraux. Van Buuren avait retenu les leçons du Bauhaus et s'en était inspiré pour donner à sa demeure cette ambiance particulière qui, soixante ans plus tard, témoigne toujours avec aisance d'un air du temps très particulier.

David van Buuren s'était épris de peinture avant de connaître Alice, puisque son premier achat date de 1913 et marque le début d'une longue et fructueuse amitié avec l'une des figures majeures de la première Ecole de Laethem-Saint- Martin. Le mécène en devenir avait alors acquis, première toile d'un futur ensemble inestimable et sans doute unique en son genre de plus de trente pièces, «La Cour de Sainte-Agnès», de Gustave van de Woestyne.

Les tableaux de van de Woestyne, qui font bien évidemment la fierté de la maison, ne sont pas tous de la meilleure veine, mais quelques chefs-d'oeuvre du maître flamand y sont de la partie: «Le Berger», «La Table des enfants», «Le Semeur» se regardent avec émotion, on vous l'assure! Le peintre avait, il est vrai, une patte d'une singulière originalité, carrée et solide, qui en impose plus que jamais.

Un art sans frontières

Le couple van Buuren avait des goûts éclectiques et diversifiés dans le temps. Voici des Tanagra, un superbe petit Patenier, un sévère et prenant Saenredam, une vue de Venise de Guardi, des Ensor, Foujita, Signac, Tytgat, Gust De Smet, un puissant portrait de femme de Van Dongen, des Rik Wouters et, combien rare chez nous, un beau dessin de Van Gogh, tout cela étalé du rez-de-chaussée à l'étage. Sans oublier les cinq Hercule Seghers, un trésor incroyable quand on sait que seuls quinze tableaux de ce peintre du XVIIe siècle sont répertoriés à travers le monde. Nous allions l'oublier, il y a là aussi une seconde version de «La Chute d'Icare», jadis attribuée à Bruegel l'Ancien et aujourd'hui reconnue comme postérieure à la mort du maître. Il y a aussi des sculptures et non des moindres, signées principalement Rik Wouters et Georges Minne.

Jardins de rêve

Plusieurs jardins se répondent pour nous inviter à leur découverte enchantée. Domaines d'Alice, ils se sont développés au rythme de ses désirs horticoles. Le «Jardin pittoresque», le «Labyrinthe», le «Jardin du coeur»...OEuvre de Jules Buyssens, architecte-paysagiste de grand renom, le premier des jardins remonte à la construction de la maison. Le deuxième fut confié à un élève du premier devenu grand à son tour, René Pechère, qui réalisa son «Labyrinthe» en 1968. Le «Jardin du coeur» a vu le jour au printemps 1970. Fleuri de roses diverses, il incite le visiteur à la méditation, au romantisme. Une Fondation, instaurée du vivant d'Alice van Buuren, entretient et anime ce lieu béni des dieux.

Fidèle à la politique d'une exposition temporaire de sculptures tous les deux ans, Isabelle Anspach a jeté son dévolu sur un artiste qu'elle apprécie particulièrement et dont le choix s'accorde à merveille avec les déclinaisons inattendues et superbes des jardins. Soutenue par la banque Degroof, elle a réuni, pour notre bonheur, 18 sculptures du Biélorusse Ossip Zadkine (1890-1967). S'aventurer dans les jardins, c'est, cet été, se faire l'immense plaisir de la découverte ou redécouverte d'un sculpteur qui aura marqué la Modernité de sa patte particulière et féconde. Grâce à l'appui du premier collectionneur de Zadkine ainsi que du Musée Zadkine de Paris, la manne rassemblée est importante et nous offre un parcours à travers près de quarante ans de créativité d'un homme qui sut se particulariser parmi les riches mouvances de son époque.

A la saveur des floraisons et senteurs arborées répondent les attractions fomentées par des bronzes et une pierre interpellants d'audaces plastiques et d'implications vécues. Du «Rêveur de la Forêt» à «La Ville détruite», de «Germination» à «La Naissance de Vénus», de «La Naissance des formes» à «La Mélancolie», d'«Orphée» au «Phoenix», un beau voyage!

Musée David et Alice van Buuren, 41 avenue Leo Errera, Bruxelles. Tél. 02.343.48.51,

Webwww.museumvanbuuren.be.

Expo Zadkine jusqu'au 19 octobre, tous les jours, de 14 à 18h30.

© La Libre Belgique 2004