L'incroyable trésor de la Bactriane

Miraculé d'un quart de siècle de guerres en Afghanistan, le trésor de la Bactriane s'apprête à faire une tournée internationale dans les plus grands musées du monde, apprend-on à Kaboul. Ces 20578 pièces en or - bracelets, broches, boutons, ceintures, armes et bijoux funéraires - avaient été trouvées en 1978 lors de fouilles sur le site de Tilla-Tepe, au nord de l'Afghanistan.

CHRISTOPHE LAMFALUSSY

ENVOYÉ SPÉCIAL À KABOUL

Miraculé d'un quart de siècle de guerres en Afghanistan, le trésor de la Bactriane s'apprête à faire une tournée internationale dans les plus grands musées du monde, apprend-on à Kaboul.

Ces 20578 pièces en or - bracelets, broches, boutons, ceintures, armes et bijoux funéraires - avaient été trouvées en 1978 lors de fouilles sur le site de Tilla-Tepe, au nord de l'Afghanistan. Contre toute attente, ce trésor inestimable a échappé aux pillards et été retrouvé l'an dernier dans des coffres-forts de la banque nationale afghane.

«Quand les Russes sont partis en 1989», explique le directeur du musée de Kaboul, Omara Khan Masoudi, «la propagande affirmait qu'ils avaient emporté avec eux l'or de la Bactriane. C'était faux!»

Bien caché

Le trésor était bien caché, dans deux pièces de la Banque nationale. Le reste de la collection du musée de Kaboul avait été mis au secret, soit aux Archives nationales et dans une cave du Palais présidentiel, soit laissé dans le musée lui-même.

«La décision a été prise en 1988 par un groupe très restreint de personnes, sous l'ordre du président Najibullah», explique M.Masoudi. «Nous pensions que si nous perdions une petite partie des objets, le reste serait sauvé.»

Le calcul s'est révélé exact pour le trésor de la Bactriane, qui est resté inviolé pendant dix-sept ans, mais téméraire pour une bonne partie des collections de Kaboul, considérées comme exemplaires des richesses archéologiques de l'Afghanistan.

Les Taliban - qui ont pendu le président Najibullah en 1996 - ont mis à sac le musée de Kaboul (bombardé par d'autres factions) et les Archives nationales. Ils ont détruit la plupart des objets révélant des visages et vendu, via le Pakistan, d'innombrables objets sur le marché international.

Masoudi estime que 70pc des collections du musée ont disparu - des pièces en or, des statuettes d'ivoire, des vases et céramiques, témoins de l'extraordinaire diversité culturelle de l'Afghanistan. L'une des voies de la route de la Soie passait par Bamiyan, Kaboul et Peshawar. L'Afghanistan s'est trouvé aux confins des grandes dynasties grecques, indiennes et iraniennes, puis des empires ommeyyade et abbasside. Ses sites archéologiques ont été pillés, mais son sous-sol est encore riche.

Route de la Soie

Reste le trésor miraculé de la Bactriane. C'est un archéologue russe, Viktor Sarianidi, qui l'a découvert en 1978-79 dans six tombes de la région de Tilla-Tepe, juste après que les communistes se soient emparés du pouvoir en Afghanistan. Cinq femmes et un homme étaient ensevelis dans ce qui était peut-être un petit cimetière appartenant à l'une des familles de la dynastie des grands Kouchans, en l'an 135 avant Jésus-Christ.

La nécropole, proche de l'actuelle ville de Shebergan, est située au coeur d'une région riche en trésors archéologiques. S'étendant entre les montagnes de l'Hindu-Koush et la rivière Amu Darya, elle abrita un pays, la Bactriane, qui fut créé dans le sillage des conquêtes d'Alexandre le Grand et prospéra sur la route de la Soie.

Le fameux trésor de l'Oxus, plus ancien, qu'on peut voir au British Museum, est aussi originaire de cette région, mais de l'autre côté de la frontière, du côté du Tadjikistan.

Le trésor de la Bactriane a rarement été montré au public.

Certaines pièces ont été exposées brièvement en 1979, juste avant l'invasion soviétique. En 1982, il a été photographié. En 1988, il a été caché. En 1998, alors que les Taliban ignoraient tout du trésor de la Bactriane, les scellés qui fermaient les coffres-forts ont été discrètement vérifiés. Ils étaient intacts.

Ce n'est qu'en 2004 que, sous l'oeil du ministre afghan de la Culture et de Viktor Sarianidi, que les coffres-forts et boîtes renfermant le trésor ont été rouverts. Toutes les pièces ont été répertoriées, datées et identifiées scientifiquement puis cachées dans un endroit tenu secret. «20578 pièces étaient intactes», explique le directeur du musée de Kaboul, «sur les 21682 qu'avait découvertes Sarianidi».

Les officiels afghans ont été sollicités par le National Geographic pour autoriser une tournée internationale aux Etats-Unis et dans d'autres pays. Après bien des hésitations, cela pourrait être le cas «en 2006-2007», explique M.Masoudi.

L'intérêt à l'étranger est considérable, malgré le nombre de faux qui circulent sur le marché international en provenance de la Bactriane. Des contacts sont en cours avec le Metropolitan et le National Geographic aux Etats-Unis, avec le Danemark, la Corée du Sud, l'Australie, l'Azerbaidjan et d'autres pays européens, dont l'Allemagne, pour une exposition itinérante. «Si les Belges le veulent, ils peuvent», dit M.Masoudi.

Après tant de pillages, les officiels afghans craignent de laisser échapper un trésor qu'ils ont réussi à sauvegarder pendant un quart de siècle. Mais ils savent aussi que leur patrimoine ne pourra être sauvé que s'ils ont les moyens financiers de le préserver. Devant le musée de Kaboul, une stèle rappelle ce combat: «Une nation reste vivante quand sa culture reste vivante.»

A voir sur ARTE, le 8 octobre, à 12h20, un reportage du «National Geographic» sur le trésor de la Bactriane.

© La Libre Belgique 2005