Fabuleuse collection Crowet

La perte quasi certaine de la collection d'art précolombien de Dora Janssen a suscité un grand émoi. A cause de bisbrouilles communautaires, la veuve de Paul Janssen n'a pas pu céder en dation contre paiement des droits de succession une des plus belles collections au monde d'art précolombien.

GUY DUPLAT

DOSSIER

La perte quasi certaine de la collection d'art précolombien de Dora Janssen a suscité un grand émoi. A cause de bisbrouilles communautaires, la veuve de Paul Janssen n'a pas pu céder en dation contre paiement des droits de succession une des plus belles collections au monde d'art précolombien. Il faut maintenant espérer que la même mésaventure n'arrive pas à une autre fabuleuse collection, celle d'Art nouveau d'Anne-Marie Crowet et Roland Gillion.

Michel Draguet, directeur du musée des Beaux-Arts aurait bien voulu annoncer hier, lors de l'inauguration de l'exposition «Bing», que son musée héritait de cette magnifique collection, mais le blocage politique persiste. En attendant, la vingtaine de tableaux et les 200 objets, quasi tous de premier plan, sont en caisses, au port franc de Genève. Un nouvel échec belge serait pitoyable.

Dans un collège anglais

L'histoire de cette collection est passionnante et Michel Draguet l'a racontée dans un très beau livre publié au Fonds Mercator et chez Skira. Anne-Marie Crowet, fille elle-même d'un grand collectionneur qui possède de splendides Magritte, et son mari Roland Gillion, le fils du grand entrepreneur Fernand Gillion, se sont passionnés fort jeunes pour l'Art nouveau à une époque (on est au début des années 60) où celui-ci était méconnu voire franchement rejeté comme «maniériste, décadent et décoratif». On pouvait alors obtenir des pièces splendides à des prix ridicules. A cette époque on abattait «la maison du peuple» d'Horta. Anne-Marie Crowet devient folle de cet art et pendant près de 30 ans (elle arrêtera à la fin des années 80 quand les prix seront devenus prohibitifs), elle écuma les salles de ventes, les antiquaires, les marchés parisiens, les brocantes et les particuliers pour acheter les plus belles pièces de cet art. Elle devait user de ruses de Sioux pour déjouer les manoeuvres des marchands qui gonflaient leurs prix dès qu'elle approchait. Elle a acquis plus de 350 vases de Gallé, le maître de l'Art nouveau de Nancy, pour ne plus en garder aujourd'hui que 100, les plus beaux. Mais elle acheta aussi avec un goût très sûr, des vases de Lalique et du Val-Saint-Lambert, des orfèvreries de Wolfers, du mobilier de Majorelle, Gallé et Horta.

Ses tableaux sont importants: des Khnopff dont la sublime «aile bleue», des Mossa et des Delville qu'elle a redécouverts (elle a acheté un très beau Delville qui était accroché dans un collège anglais à la cuisine, au-dessus de la cuisinière!). La valeur de cette collection, « la plus belle entre des mains privées» estime Draguet, est évaluée à 30 millions d'euros.

Au décès de Fernand Gillion, ses héritiers ont donc proposé pour régler les droits de succession, de procéder à une dation contre paiement, des chefs-d'oeuvre de la collection pour le musée des Beaux-Arts avec lequel les Crowet sont liés depuis longtemps. Ils légueraient le reste ensuite.

Un nouveau bâtiment

En ouvrant hier l'exposition «L'art nouveau, la maison Bing» (lire ci-dessous), Draguet a insisté: « L'Art nouveau a sublimé le caractère désuet du concept de Beaux-Arts. Un siècle après Bing et son ouverture aux arts appliqués et à un art total, il est temps de repenser les musées royaux». Pour lui, l'art de la fin du XIXe ne se comprend pas si on ne présente pas le contexte de l'Art nouveau. Et la collection Gillion-Crowet s'intègre parfaitement dans son optique. Elle est aussi étroitement liée à la Belgique, un des berceaux mondiaux de l'Art nouveau.

Certes, Anne Cahen, directrice du Cinquantenaire et qui possède aussi une belle collection Art nouveau est aussi sur les rangs. Mais Michel Draguet estime que la collection Gillion-Crowet, « bâtie autour de l'oeil exceptionnel d'Anne-Marie Crowet, est fort picturale». «Avoir deux collections Art Nouveau à Bruxelles n'est pas incongru».

Le ministre de la politique scientifique Marc Verwilghen, voudrait placer cette collection dans le bâtiment «dynastie» du Palais des Congrès, au bas du Mont-des-Arts. Il pense y joindre la collection du Cinquantenaire et faire gérer le tout conjointement par les deux musées mais les Beaux-Arts ne sont pas favorables à ce bâtiment. Michel Draguet opte plutôt pour étendre son musée dans un nouveau bâtiment à construire à la rue Montagne-de-la-Cour, sur le dernier terrain encore libre, afin d'y placer un «musée du XIXe» qui finirait par la collection Gillion-Crowet. Il se fait fort de trouver des financements comme il l'a fait pour le musée Magritte prévu pour 2007. Parallèlement, il négocie toujours avec Dexia, le transfert des collections du XXe siècle dans le bâtiment Dexia près de la Grand-Place.

Dexia louerait le bâtiment remis à neuf pour un prix symbolique et les Beaux-Arts paieraient les 3 millions de coût annuel pour cette extension.

Mais cela reste des plans sur la comète si la commission qui statue sur la dation reste bloquée à cause de la politique de la chaise vide de la région flamande. La région bruxelloise, directement concernée, accepte pourtant de renoncer aux droits de succession en échange de la collection. Mais malgré cela, le blocage pourrait durer encore longtemps. Et en attendant, on croise les doigts pour que la collection Gillion-Crowet rentre en Belgique et ne soit pas vendue ailleurs. Comme sans doute, celle de Dora Janssen.

© La Libre Belgique 2006