Les toboggans de Carsten Höller

Les expositions programmées dans le vaste espace d'accueil de la Tate Modern, le Turbine Hall, ont à chaque fois, par leur ampleur et leur qualité, été très remarquées dans le contexte de la création artistique contemporaine. De Louise Bourgeois à Anish Kapoor en passant par Olafur Eliasson, elles ont marqué les esprits et attiré un public qui n'était pas nécessairement acquis à l'art actuel.

Claude Lorent

Les expositions programmées dans le vaste espace d'accueil de la Tate Modern, le Turbine Hall, ont à chaque fois, par leur ampleur et leur qualité, été très remarquées dans le contexte de la création artistique contemporaine. De Louise Bourgeois à Anish Kapoor en passant par Olafur Eliasson, elles ont marqué les esprits et attiré un public qui n'était pas nécessairement acquis à l'art actuel.

A n'en pas douter l'intervention de Carsten Höller (1961, vit en Allemagne) agira de la même façon d'autant plus qu'une participation des visiteurs est souhaitée, allant bien au-delà d'une simple vision. Il s'agit en fait de vivre une expérience physique dont se régaleront probablement tous les jeunes et qui engagera les autres à se lancer dans une oeuvre d'art car participer revient en quelque sorte à s'approprier, ne serait-ce qu'un court instant, cette réalisation et d'en partager la réalité. De passif, le spectateur devient actif et colle, c'est littéralement le cas, à la pièce proposée. Depuis une quinzaine d'années, le plasticien dont on rappellera volontiers l'origine belge puisqu'il est né et à vécu à Bruxelles, conçoit des oeuvres fortes et intrigantes, généralement des objets de grande taille redéfinis, plaçant potentiellement le visiteur en danger et s'inscrivant dans un contexte de vie dès lors quelque peu perturbé : prendre position sur une balançoire face au vide, traverser un champ d'ampoules électriques... Le nouveau dispositif mis en place n'y faillit pas et correspond même à des applications possibles dans le quotidien. Si l'on en croit Carsten Höller, le projet serait né à Bruxelles, pendant son enfance alors qu'il passait régulièrement devant un immeuble près de l'avenue de Tervuren. Il s'agit en fait de toboggans en aluminium, descendant de divers étages de la Tate jusque dans le hall d'accueil. Des engins de jeu tels que l'on en rencontre couramment dans les piscines ou dans les parcs d'attraction. Ceux-ci sont en aluminium poli, construits en spirale autour d'un mât central, et fermés par une protection en plexiglas. Le visiteur, allongé dans le tube, les pieds dans un sac, les mains croisées sur la poitrine, est invité à expérimenter la descente dont la rapidité dépend surtout de l'étage duquel on s'élance : le quatrième est spectaculaire et éprouvant... surtout à l'atterrissage sur un épais tapis en caoutchouc. Une manière de vivre en quelques sorte une perte de soi et de livrer son destin, un peu ballotté, à ce type d'engin. Impressionnant mais le danger n'est pas réel, l'expérience est ludique. Une question subsiste par rapport à ce type de réalisation qui date par ailleurs des années nonante et se voit ici réactualisé : en quoi ce projet est-il fondamentalement artistique ? Utopique, certainement pas, les applications bien réelles ne manquent point et l'artiste lui-même les a envisagées sur le plan architectural, dans le contexte d'une habitation (réalisé) ou urbain, là ou peut-être elles le deviendraient par une impossibilité d'usage, par l'incongruité ! Pas non plus par l'innovation et pas uniquement par le jeu. Alors, par l'inscription dans un lieu artistique à la manière du ready-made, par le partiel détournement d'un objet utilitaire ? C'est un peu court. Reste un constat, une partie de l'art actuel se veut spectaculaire, amusant et participatif. Là c'est gagné, mais est-ce bien suffisant ? On peut évidemment y voir quelques allusions ou intentions, du voyage fantastique évoqué par l'artiste à la formule : courage fuyons, appliquée à une situation personnelle, voire du monde ou de l'art; de l'expérience spatialiste à l'impatience d'arriver à un but donné, de la spirale infernale (la forme) au simple goût du risque... mais on entre dans le pur discours.

© La Libre Belgique 2006


Carsten Höller. Tate Modern, Turbine Hall, Bankside, London SE1 9TG. Jusqu'au 9 avril 2007. Du dimanche au jeudi de 10 à 18h, vendredi et samedi de 10 à 22h.