Sugimoto ou l'image piégée

Rétrospective limpide consacrée au photographe japonais Hiroshi Sugimoto.L'occasion d'admirer ses grands tirages noir et blanc d'un réalisme saisissant.A voir pas très loin de la frontière allemande, à la galerie K20 de Düsseldorf.

à Düsseldorf

S'il n'y a pas trop de monde, vous pourrez rentrer pour le vernissage". Dès cet instant, on aurait pu s'en douter. Toujours est-il que le lendemain, il n'y a pas foule pour le premier jour d'ouverture au public de l'exposition du photographe japonais Hiroshi Sugimoto. On peut compter sur les doigts des deux mains les visiteurs qui arpentent la lumineuse galerie K20 de Düsseldorf où a lieu cette large rétrospective - la plus importante à ce jour dans le monde germanophone - que le Centre d'art de Rhénanie Nord-Westphalie consacre à cet artiste rare, vivant et travaillant depuis plus de 35 ans aux États-Unis.

Mais rare ne veut pas dire obscur. L'artiste qui occupe les cimaises, jusqu'au 6 janvier 2008, opère une véritable tournée dans le monde germanique puisqu'il sera programmé trois fois dans la foulée, à Salzbourg, Berlin et Lucerne. Preuve de l'importance de ce photographe (né en 1948), influencé tant par l'art conceptuel et minimaliste américain que par la culture traditionnelle japonaise et l'esthétique orientale.

L'image originelle

La présente exposition, qui vaut bien l'aller-retour pour cette vivante cité rhénane (pas très loin de la frontière), est remarquable à bien des points de vue. Pour son grand didactisme : la dizaine d'espaces consacrés chacun à une série particulière fait l'objet d'une courte introduction particulièrement limpide. Pour les tirages géants en noir et blanc (gélatine et sels d'argent), sur lesquels on peut admirer la finesse des détails.

Pour cause, Sugimoto travaille exclusivement en grand format, avec une chambre de la fin du XIXe siècle. Comme pour dire que le temps n'a pas de prise sur ses images. Ceux qui voudraient avoir un (bref) aperçu de son travail peuvent visiter l'exposition "Ingenium", actuellement visible au Bozar à Bruxelles, qui présente une imposante image d'un engrenage mécanique.

A l'entrée du K20, le spectateur se retrouve face à un gigantesque segment de mur à la courbure légèrement concave, où sont accrochés une douzaine de ses "Paysages marins" réalisés tout autour du monde. Chacun de ceux-ci cadre la mer et le ciel, lesquels remplissent chacun une moitié d'image, la ligne d'horizon disparaissant parfois suivant les conditions atmosphériques de la prise de vue. L'objectif de cette série est de montrer - sans doute - le seul paysage qui n'a pas bougé depuis l'aube de l'humanité, le seul que l'homme d'aujourd'hui est encore en mesure de partager avec les premiers de ses ancêtres - "puisque même les montagnes changent", dit la notice. L'image originelle, en quelque sorte.

Car ce que Sugimoto explore au fil de son oeuvre, c'est l'originalité du monde. Et cette question pour ligne de conduite : qui a-t-il de vraiment original et quelles traces en garde-t-on ?

Des allusions poétiques

L'artiste ira même jusqu'à reconstituer, par le biais de la photographie, un paysage disparu. En l'occurrence, celui d'une forêt de pins figurant sur une estampe de la fin du XVIe siècle. Pour ce faire, Sugimoto a photographié des détails de forêts contemporaines et les a agencés de sorte à recomposer la forêt apparaissant sur l'oeuvre... originale. Cette allusion au passé, cette incorporation de traces du passé dans une oeuvre nouvelle, c'est ce que les Japonais appellent en poésie le honka-dori.

Ce principe est aussi à l'oeuvre dans la série de portraits qu'il a tirés des personnages de cire de chez Tussaud. Notamment les personnages de la cour du roi Henry VIII, dont les mannequins ont été réalisés sur base des peintures d'époque. Ses photos donnent l'impression que les personnages devant l'objectif sont bien réels. Tout comme l'Empereur Hiro-Hito.

Dans le même esprit, Sugimoto a aussi photographié les mises en scène animalières du Musée des sciences naturelles. En visitant ce dernier, il constate que, malgré le réalisme surprenant des animaux empaillés et des paysages peints en toile de fond, il est difficile de se laisser abuser. Par contre, lorsqu'il regarde cette même scène en fermant un oeil, le réalisme de la scène est renforcé. Ce qu'il reproduit grâce à l'appareil photographique, dispositif monoculaire par excellence.

L'influence qu'a eue sur lui l'art conceptuel est particulièrement perceptible dans le travail qu'il consacre aux cinémas, qu'ils soient installés dans d'anciens théâtres ou en plein air. Au départ, cette question : une image peut-elle en cacher une autre ? Hiroshi Sugimoto y répond positivement, en exposant l'écran de la durée du film qui y est projeté. Son image en absorbe donc des milliers, le halo blanc qui en résulte sur l'écran prenant en charge l'éclairage du reste de la scène.

Non sans un petit plaisir à la clef. Sur certaines vues réalisées dans ces cinémas en plein air, le spectateur attentif devinera le dispositif de l'artiste, l'ombre de sa chambre montée sur le trépied étant reflétée dans le bardage métallique qui se trouve sous l'écran.