Des corps morts pourtant très vivants

L'énigmatique Dr Gunther von Hagens est de retour avec Köperwelten 4. Plus de 200 spécimens humains à Anderlecht. Sentiments mélangés.L'expo Köperwelten 4 en images

Laurence Dardenne
Des corps morts pourtant très vivants
©D.R.

C'est, en effet, plutôt dans cet état d'esprit qu'il a fallu pousser les portes des Caves de Cureghem à Anderlecht à l'occasion de l'ouverture d'une exposition qui, comme ce fut le cas lors de la première du genre à Bruxelles en 2001, ne passera pas inaperçue, en l'occurrence Köperwelten 4. Pour ceux qui l'ignoreraient malgré tout, il s'agit de cette fameuse "exposition anatomique de corps humains véritables", de l'énigmatique D r Gunther von Hagens, inventeur de la plastination. Cette technique consiste à imprégner des pièces d'anatomie humaine ou animale avec des matières plastiques réactives de façon à les préserver de manière permanente. Une expo de cadavres plastifiés ? Une façon de voir. De l'art ? Également concevable. Une occasion unique d'approcher de façon, on ne peut plus réaliste, le corps humain, comme on visiterait un musée des sciences naturelles ? À l'évidence, pour certains.

Très controversée, l'exposition peut en effet choquer. Question de sensibilité et de vouloir y voir ce que l'on a envie d'y voir. Du macabre ou du voyeurisme, pour les uns; des planches anatomiques en trois dimensions, pour d'autres, ou encore une certaine esthétique. En avant la visite.

Avertissement de mise : "Les spécimens présents ici proviennent de gens ayant fait don de leur corps et attesté de leur vivant qu'après leur mort, leur corps pourrait être utilisé pour cette exposition."

Première vision : une coupe transversale frontale de fémur. Pas de quoi s'évanouir, même si, dans la même vitrine, s'exposent un foetus de cinq mois - femmes enceintes s'abstenir -, "coloré pour voir les os à travers les tissus mous" ainsi que le crâne d'un nouveau-né. Ceux-là n'ont pas dû donner leur consentement pour plastination...

Suit un squelette complet, pour apprendre au visiteur qu'il compte plus de 2 000 os et 1 000 articulations. Et cette explication : "Les plastinats de corps entiers présentés à cette exposition ont pour objet de nous rappeler notre sort commun : nous sommes mortels." Après quoi, pour qui n'en aurait pas pris conscience avant la visite, peut-être voit-on différemment les "pièces" proprement mises en valeur : des crânes, des mains avec articulations et ligaments, un coude, une épaule, un pied, une colonne vertébrale, une hanche, une dure-mère, une tranche de cerveau horizontale... Mais aussi un genou avec arthrite sévère, un membre inférieur avec prothèse, le poumon noirci d'un fumeur qui côtoie un poumon sain, une coupe de cerveau présentant une hémorragie suite à une attaque cérébrale, le tronc d'une personne obèse...

À côté des "pièces détachées", le plus impressionnant reste probablement ces hommes et ces femmes, entiers, les uns coupés en deux dans de façon longitudinale, telle cette nageuse; les autres assis sur une chaise, tapant la carte, tels les joueurs de poker, ou encore ce sauteur dont l'enveloppe corporelle a été coupée en deux en son milieu et écartelée pour offrir une vue sur les muscles pectoraux antérieurs et les organes intimes. Entre admiration, intérêt scientifique, malaise, voire dégoût, les sentiments demeurent mélangés.

L'exposition se tient tous les jours jusqu'au 11 janvier aux Caves de Cureghem, rue Jules Ruhl, à 1070 Bruxelles. Parking et métro Delacroix. Rens. : tél. 070.22.21.18, Web www.korperwelten.be


"Je m'y vois déjà sur ma moto..." Le cheveu gominé teint en noir et tiré vers l'arrière, Willy tait son âge. Coquetterie. S'il a fait le choix de se porter donneur, c'est précisément parce que l'homme, autrefois psychologue, se dit "maniaque, aimant la propreté extrême et détestant le désordre". La plastination, c'était la solution " propre", en quelque sorte. Une façon de ne pas se faire "bouffer par les vers" ou "exploser par les flammes" ou, pire que tout, "se retrouver coupé en morceaux, le doigt dans la poche d'un étudiant en médecine, merci bien". À ce propos, il a mis quelques conditions : "je souhaiterais ne pas être exposé en pièces détachées", nous dit-il en riant un peu nerveusement, " mon visage devrait être conservé aussi bien que possible dans son intégrité et protégé par un petit loup afin qu'il ne soit pas reconnu". Le Dr von Hagens, pour lui ? "C'est un grand monsieur que je respecte beaucoup, un innovateur qui a un grand respect du corps humain. Il n'y a aucune vulgarité dans son travail." Magdalena, dite Mick, a les yeux qui pétillent quand elle parle de sa future plastination. Si à 56 ans, l'Anversoise aime manifestement la vie et compte bien en profiter de longues années encore, elle s'est fait une idée très précise de sa plastination. C'est en entier, elle aussi, qu'elle se voit. Le Dr von Hagens lui a demandé ses passions. La moto. Elle la léguera donc en même temps que son corps. Et elle s'y voit déjà, nous mimant la pose : "Je serai sur ma moto, un pied à terre, les coudes sur le guidon, le buste penché en avant." Pour elle, la plastination, qui lui a appris beaucoup sur le corps humain, est une solution " sereine et respectueuse". Déjà donneuse de sang, Veerle veut avant tout léguer son corps à la science. " Ce qu'il en restera", elle en fait don au médecin allemand. "Je trouve cette démarche très éducative, nous confie-t-elle. Pour moi, le corps, c'est comme une pièce d'art." Lorsque Joe a appris, il y a dix ans, qu'il était atteint d'un cancer, il a pensé à la mort et à l'après. À l'idée que la famille devait attendre un an pour récupérer le corps d'un défunt donné à la science, il a préféré la plastination. Du corps entier ou d'un organe ? " Peu importe. Le corps, c'est beau, mais, ce n'est rien à la fois. Seul compte l'esprit."