La beauté du vide fascine l'Orient

Séoul explose. Avec 22 millions d'habitants, elle est la troisième ville la plus peuplée du monde après Mexico et Shanghai. Partout, les tours poussent comme des mauvaises herbes.

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La beauté du vide fascine l'Orient
©D.R.

Séoul explose. Avec 22 millions d'habitants, elle est la troisième ville la plus peuplée du monde après Mexico et Shanghai. Partout, les tours poussent comme des mauvaises herbes. Les embouteillages sont homériques. Si tout le monde est branché sur le wifi et l'Internet mobile à large bande (nos pauvres GSM y sont obsolètes), traverser la ville est une épreuve pénible.

Si, souvent, on est dans le design urbain branché et banal, des zones de la ville sont devenues, selon l'expression de l'architecte Seung H-Sang, "une architecture chaotique avec des quartiers en style mexicain ou en château magique de Disneyland". "Mais Séoul est dynamique, ajoute-t-il, un paradis pour architectes alors que l'Europe est trop stable".

Seung H-Sang est le représentant le plus emblématique de l'architecture contemporaine en Corée. Élu artiste de l'année en Corée en 2002, il représentera son pays à la Biennale de Venise cet automne. Grand admirateur du Corbusier et de son couvent de la Tourette (sur son bureau trône une édition monumentale de l'oeuvre du Corbusier), d'Alvaro Siza et des architectes minimalistes, il est aujourd'hui, reconnu dans le monde avec des projets à Berlin (le musée Pfefferberg), à Los Angeles, à Pékin et Abu Dhabi. En 1996, il publiait un petit livre, "La beauté de la pauvreté" dont le titre définit déjà sa philosophie. "Nous fabriquons des bâtiments, mais ensuite, c'est eux qui nous fabriquent", dit-il en citant cette phrase de Winston Churchill.

Il nous reçoit d'abord au "Lock museum" (le "musée des serrures", anciennes et superbes, venues du monde entier). Un grand cube d'une pureté totale, en acier corten (rouillé) sans fenêtres, placé au coeur de l'ancien quartier universitaire et surmonté d'un appartement tout en verre et papier de riz pour le propriétaire. On y trouve aussi un café et un magasin de design. Il a supprimé les fenêtres pour se détacher d'un environnement hideux, tout en retrouvant les gabarits des maisons anciennes qui ont occupé le site, en tenant compte des montagnes avoisinantes et en découpant des ouvertures vers le ciel.

À quelques pas de là, il a son bureau, "Iroje architects&planners". À nouveau, un bâtiment en acier corten (une de ses marques de fabrique) avec, en sous-sol, une étonnante salle de sport où ses 30 associés et collaborateurs se retrouvent à 7 h du matin, pour une séance de Kuendo (l'équivalent du Kendo japonais), l'art martial coréen avec épées de bois et armures anciennes. "C'est excellent pour la concentration", dit-il.

Il vient de terminer l'organisation d'un séminaire avec des étudiants anglais sur le thème de l'avenir de la DMZ, la zone tampon de 4 km de large entre les Corée du Nord et du Sud, et qui n'a plus été foulée depuis 55 ans à cause des mines. Comment l'urbaniser le jour où la Corée sera réunifiée ?

Seung H-Sang a le look bohème des architectes actuels. Il nous explique sa philosophie dans laquelle la notion de "vide" est capitale. Il parle de "la beauté du vide et du silence", "face à la vulgarité du capitalisme", de la "manière d'attirer la nature dans l'architecture et l'architecture dans la nature". "Prenez la cour intérieure des bâtiments et maisons, explique-t-il. En Chine, elle est fonctionnelle. Au Japon, elle est un lieu de pure méditation. En Corée, cette pièce a une fonction indéterminée. On peut l'utiliser comme on veut. Je cherche à avoir dans mes bâtiments des pièces indéterminées, des 'vides'pour que les habitants puissent les occuper à leur manière. Il y a des espaces pour l'instinct - manger, dormir -, des espaces sociaux de rencontre et, enfin, ces lieux 'vides' pour la création ou la méditation".

Dans ses bâtiments aux lignes épurées, on vit sans chaussures, sur le sol même (en bois ou chauffé), sans guère de meubles, pour être en lien avec la nature, l'histoire et l'esprit du lieu. Son architecture est géomancienne en tenant compte de la géographie des environs et des vues sur le ciel et les montagnes.

À Pékin, c'est son grand "Club house" qui domine le projet utopiste de "Commune" à côté de la grande muraille, où des architectes du monde entier ont construit chacun un bâtiment pour que l'ensemble soit un lieu de séjour unique en son genre.

(Demain, suite de notre reportage)


"Paju book city", ville et utopieA 30 km de Séoul, près de la ligne DMZ de démarcation avec la Corée du Nord, dans une belle zone marécageuse au bord du fleuve et près de la montagne, a été imaginé "Paju book city" dont Seung H-Sang est le créateur et l'organisateur. Une ville nouvelle consacrée à l'édition et aux livres, avec 160 bâtiments ultra-contemporains, dessinés par 40 architectes et designers dont 10 étrangers (parmi lesquels les Japonais Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa de "Sanaa", l'Allemand de Londres Florian Beigel et l'architecte belge, Xaveer de Geyter). On y trouve aussi nombre de galeries d'art et de design et de cafés branchés. Une utopie à l'urbanisme étonnant : les espaces entre les bâtiments sont aussi importants que les bâtiments et sont laissés à leur état naturel avec les roseaux et les ruisseaux. L'air de friches. Ces espaces permettent d'avoir des vues sur la montagne Simhak et la rivière Han. " Nous devions concevoir l'espace et l'architecture pour des activités imprévisibles compte tenu de l'indétermination de nos vies. Nous avions à imaginer un vide intentionnel. Il fallait aussi préserver la coexistence de la nature et de l'homme et préserver l'écosystème. Les murs servent d'abord à délimiter les vides plutôt qu'à remplir le site de constructions. La vie dans les bâtiments est plus importante que les bâtiments eux-mêmes." Inauguré en 2003, "Paju book city" a l'allure d'une ville à la campagne, comme Emile Allais les appelait de ses voeux. Une ville high-tech mais qui garde la mémoire du passé et des lieux.