La vague coréenne arrive

Pe dant 80 ans, la Corée a subi : d'abord le joug de l'occupation japonaise (1910-1945), puis la guerre avec le Nord et, enfin, une longue dictature militaire.

GUY DUPLAT
La vague coréenne arrive
©D.R.

Pendant 80 ans, la Corée a subi : d'abord le joug de l'occupation japonaise (1910-1945), puis la guerre avec le Nord et, enfin, une longue dictature militaire. Elle ne s'est ouverte à la démocratie et à la création contemporaine que depuis moins de 20 ans. Mais avec une énergie et un talent qui impressionnent et qu'on verra dès octobre au Palais des Beaux-arts pour un grand festival "Corée" qui débutera par la culture traditionnelle pour se prolonger en 2009 par la création actuelle.

Ces dernières années, le cinéma d'auteur coréen s'est imposé comme un des plus importants du monde, aidé par une politique de soutien qui impose aux cinémas locaux de programmer 70 jours par an (il y a peu, c'était encore 120 jours par an) du cinéma coréen. Mais il n'y a pas que le cinéma. En musique, en arts plastiques, en danse, en architecture, par ses musées, on parle, en Asie, d'une "vague coréenne", dont nous avons été sentir les embruns sur place.

Démission forcée

Première étape au "musée Samsung", à Séoul, le plus beau de Corée. Il a été voulu par Lee Kun-hee, l'ex-PDG du gigantesque chaebol (conglomérat possédé par une famille), fils du fondateur du groupe et passionné par l'art contemporain comme son père l'était par l'art coréen ancien. En 1994, le "chairman" a demandé à trois grands architectes - Mario Botta, Jean Nouvel et Rem Koolhaas - de réaliser ensemble "son" musée privé. Un peu comme le CD des "trois ténors" ! Les trois stars ont mis dix ans pour réaliser leur oeuvre commune, ralenties par la grande crise financière asiatique de la fin des années 90. Inauguré en octobre 2004, le musée est magnifique par son architecture, ses collections et ses expos temporaires consacrées à Rothko, Matthew Barney ou Warhol (qui a attiré jusqu'à 3500 visiteurs par jour). Mais la prochaine expo, une rétrospective Damien Hirst, est reportée à plus tard.

Explications par un responsable sur le parvis du musée, un vaste espace de bois dessiné par Rem Koolhaas, sur lequel Louise Bourgeois a placé deux immenses araignées et ses bancs en forme d'yeux ("eyes- benches"): le PDG a dû démissionner et on attend la suite des événements. En effet, Lee Kun-hee a été condamné à 3 ans de prison avec sursis et 110 millions de dollars pour fraude fiscale. Il échappe par contre à l'accusation d'avoir organisé frauduleusement sa succession en faveur de son fils. Il est en appel. En Corée, les chaebols ont fait la fortune du pays mais restent des forteresses opaques. Le PDG de Hyundai a aussi été condamné mais vient d'être gracié, fin août, par le président coréen, Lee Myung-bak, au nom de la nécessité de stimuler l'économie pour sortir de la crise économique actuelle. Mais comme le président est lui-même un ancien dirigeant de Hyundai, cette grâce a choqué une partie de l'opinion.

Les moules de Broodthaers

Mais revenons au musée, divisé en trois parties bien distinctes, une par architecte. Le musée imaginé par Mario Botta abrite la collection d'art ancien coréen (30000 pièces) : des céladons, des céramiques d'un vert magique, des statues bouddhistes, des manuscrits et peintures anciens, présentés avec beaucoup d'espaces dans une pénombre qui met en évidence la délicatesse des pièces. Mario Botta a construit une sorte de forteresse en terracotta, comme la céramique. La circulation s'organise autour d'un puits de lumière avec un escalier en spirale comme au Guggenheim.

Le musée 2, dessiné par Jean Nouvel est tout différent : en acier noirci naturellement, avec de grandes fenêtres, en cubes décalés d'étage en étage, avec des "cellules" pour mieux mettre en valeur les oeuvres comme au musée du quai Branly. Plusieurs murs extérieurs sont faits des pierres retirées de la montagne et accrochées par des filets. Le musée 2 abrite d'abord une collection d'art moderne coréen, une découverte pour les visiteurs qui ne connaissent par leurs noms à part Nam June Paik, le créateur de l'art vidéo et Lee Bul et ses sculptures "cyborgs". Deux autres étages présentent l'art moderne et contemporain avec trois grands Rothko, des oeuvres de De Kooning, Bacon, Yves Klein, Twombly, Broodthaers (une grande valise pleine de moules), etc. Mais aussi une oeuvre "mythique" de Damien Hirst (la grande étagère à médicaments appelée "Danse de la mort"), des Richter, Warhol, Polke, Beuys, etc. Tous les grands noms y sont. Les Coréens ont les moyens.

Le nationalisme

Le musée 3 par Rem Koolhaas tranche encore absolument. Destiné aux expos temporaires, il se présente comme une boîte noire de béton, en suspension dans un grand hall. On y pénètre par des escalators.

Des audioguides au design des salles, on est là dans le top mondial qui relègue parfois nos musées à ceux du Tiers-monde.

Une visite dévoile aussi une caractéristique que ce pays partage avec la Chine et le Japon : un fort nationalisme. La Corée se sentant comme une "crevette coincée entre deux baleines" malgré ses 50 millions d'habitants et son statut remarquable de 13e puissance économique mondiale. Ainsi, chaque jour, si le temps le permet, près de 2 000 Coréens prennent des bateaux pour se rendre avec leurs drapeaux sur les îlots désolés de Dokdo, uniquement parce que le Japon les réclame. La Corée réclame, elle, les 50000 objets anciens qui auraient été détruits ou emmenés par les Japonais, pendant l'occupation. Le Japon en a déjà rendu 1000. Le musée Samsung a quant à lui racheté de nombreux trésors détenus par des Japonais, "mais ceux-ci ne veulent pas vendre directement aux Coréens, nous devons passer par des intermédiaires européens ou américains", dit-on. Côté japonais, on rétorque que c'est le Japon qui a entrepris des fouilles et qui s'est occupé des trésors coréens à une époque où les Coréens ne s'y intéressaient pas!