La création palestinienne, malgré tout

Masarat (voir le programme ci-contre) propose une vue bien différente de la vision traditionnelle de la Palestine (paysage biblique, du terrorisme ou de la victimisation) même si l'art peut rarement échapper à la politique.

Guy Duplat
La création palestinienne, malgré tout
©D.R.

Masarat (voir le programme ci-contre) propose une vue bien différente de la vision traditionnelle de la Palestine (paysage biblique, du terrorisme ou de la victimisation) même si l'art peut rarement échapper à la politique.

Rula Halawani la photographe qui expose au Botanique (lire à la page précédente), exprime bien cela, quand elle parle de sa série "Irrationnel" : "Les mots ne me venaient pas parce que je ne retrouvais pas les images des collines pures de la Cisjordanie de mon enfance. Elles n'étaient plus là. Le paysage de la Palestine où j'ai grandi a disparu. Les anciens villages qui croissaient en se fondant dans la montagne ne sont plus, pas plus que les bergers se promenant librement, ou les oliviers embrassant les magnifiques collines. Tout ce que je contemple à présent, ce sont des hideuses constructions récentes. On les appelle "colonies israéliennes". Elles grandissent comme des monstres tuant sur leur passage les espoirs de paix dont on entend parler aux informations mais jamais sur le terrain. Dans ces photographies, je m'adresse à mon pays, à ma Palestine, et je lui dis : désolée, mais ces monstres irrationnels disparaîtront un jour."

Le grand poète Mahmoud Darwich qui vient de disparaître avait accepté de présider Masarat. Le festival lui rendra hommage le 8 octobre aux Halles de Schaerbeek et le 12 octobre au Théâtre de Namur, par des lectures de ses poèmes, sur de la musique d'ud, et la présence d'auteurs et poètes qui furent ses amis. Malgré tout Darwich gardait l'espoir qu'un jour les Palestiniens retrouveront un pays. "Nous souffrons, écrivait-il, d'un mal incurable qui s'appelle l'espoir. Espoir de libération et d'indépendance. Espoir de vie normale où nous ne serons ni héros, ni victimes. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l'école. Espoir pour une femme enceinte de donner naissance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle militaire."

Le quadrillage

Au printemps dernier, nous avions rencontré la culture en Palestine et ses puissants contrastes. Le choc de l'occupation est bien sûr perceptible. Le mur de séparation, les colonies qui grandissent inexorablement et cernent certains villages comme des forteresses médiévales, les routes de contournement réservées aux colons et que les Palestiniens ne peuvent emprunter, ce qui les oblige à d'énormes détours, les checks-points multiples et souvent tatillons, les permis différenciés qui empêchent de se rendre à Jérusalem, etc. On a parlé de cette politique de quadrillage comme d'un "spacio-cide" : une destruction de l'espace physique comme mental.

Avec toutes les conséquences sur la vie quotidienne. Les groupes de musique ne peuvent se former car les distances de ville à ville deviennent longues et aléatoires.

Rania Elias est directrice du festival Yabous à Jérusalem-Est, un festival de musique du monde qui se tient en juillet et le seul événement culturel dans cette partie de la ville. Comme tant d'autres leaders culturels palestiniens, elle est femme, belle, non voilée, cosmopolite (elle va fréquemment en Europe ou aux Etats-Unis), chrétienne (elle est d'origine russe et née à Bethléem). Mais elle a dû vivre comme illégale à Jérusalem Est pendant des années avec son mari, car elle venait de Cisjordanie. Elle n'a aujourd'hui que des permis de six mois. Si elle voyage, elle doit passer par Amman alors que son mari et ses enfants vont par Tel Aviv. Elle doit traverser d'autres checks-points que sa famille. Elle ne peut aller en Syrie, en Egypte ou au Liban alors qu'elle organisait cet été un festival de musique arabe et qu'elle voyage comme elle veut à Londres et New York.

Mais la culture survit. Certains coins de Ramallah, capitale de l'autorité palestinienne, ressemblent à Rome. Dans une ville où les bâtiments neufs et les banques fleurissent grâce aux fonds de la diaspora, on trouve des terrasses où des jeunes femmes non voilées et de jeunes yuppies viennent boire un verre de vin et pianoter sur leur lap-top. Ces intellectuels de Ramallah sont branchés sur la culture mondiale.

La diaspora, soit 5 millions de personnes ou la moitié des Palestiniens, joue un rôle essentiel dans cette ouverture culturelle rare dans le monde arabe. À Ramallah, on connaît bien Mona Hatoum et Emily Jacir, brillantes artistes contemporaines palestiniennes de l'extérieur. Même à Jenine, dans le camp de réfugiés qui fut rasé en 2002 par l'armée israélienne, la culture pousse. Certes, là le Djihad domine et il n'y a pas de femmes dans les rues. Sur les murs reconstruits grâce au Qatar, des affiches des "martyrs" tués par Israël et posant comme Rambo. Le "Freedom theatre" imaginé par une famille juive de gauche d'Haïfa, y donne un espoir aux enfants. Le cirque, la musique, le théâtre. Pour qu'ils puissent s'épanouir autrement que dans la spirale infernale des attaques suicides.