Mille sabords, sapajous, Hergé a son musée

Hergé et sa nombreuse progéniture - Tintin, le capitaine Haddock, Rastapopoulos, Jo, Zette, les Lapinos - ont enfin leur musée, à Louvain-la-Neuve. Les grands enfants que nous restons sont aux anges.Des planches qui n’ont pas de prix. A l’abri de la lumièreMerci, Hergé, merci

Mille sabords, sapajous, Hergé a son musée
©Christophe Bortels
Guy Duplat

Hergé et sa nombreuse progéniture - Tintin, le capitaine Haddock, Rastapopoulos, Jo, Zette, les Lapinos - ont enfin leur musée, à Louvain-la-Neuve. Les grands enfants que nous restons sont aux anges d’autant que les collections présentées sont riches de très nombreuses planches et documents originaux et que le musée dû à l’architecte français Christian de Portzamparc est magnifique.

Pourtant les héritiers d’Hergé n’ont pas facilité la tâche des Tintin reporters venus nombreux ce lundi pour la visite de presse. Ils ont montré que la communication n’était par leur fort. Des photographes et cameramen venus parfois d’Allemagne, de Suède ou de plus loin encore à leurs frais, n’ont appris qu’en arrivant qu’ils ne pouvaient photographier ni les salles, ni l’architecture du musée. En cause, des questions de droits et de soi-disant sensibilité des planches alors qu’ils photographient sans flash. Plusieurs ont alors décidé de partir séance tenante et tant pis pour l’aura internationale du musée! De plus, ni Fanny Rodwell, la veuve d’Hergé qui finance sur ses deniers (17 millions d’euros) ce beau musée, ni son mari Nick Rodwell, n’étaient présents lors de la visite de presse proprement dite. Quant au catalogue du musée dont on dit qu’il est prêt, personne lundi, n’a pu ni le voir, ni le recevoir, ni l’acheter.

Mais la majorité des bachibouzouks présents, se contentant des maigres documents fournis, n’en ont eu cure et bien leur en a pris car le musée que le grand public pourra découvrir dès le 2 juin, est beau et passionnant.

Voilà dix ans qu’on parlait de ce musée Hergé qui, tel le monstre du Loch Ness, apparaissait parfois mais disparaissait aussi vite. On l’avait vu d’abord à Bruxelles, mais aucun accord n’a pu se faire entre la ville et Fanny Rodwell et c’est une proposition surprise de Louvain-la-Neuve qui permit de débloquer le dossier. Certes, à 30 km de Bruxelles, le musée risque de perdre une partie de ses visiteurs potentiels, mais c’est un risque calculé qui pourrait être compensé par l’aspect bucolique du lieu.

Le musée se trouve au milieu d’un petit bois, près d’une école, à deux pas de la Grand-place de LLN. On y accède par une passerelle en bois, comme on monterait dans un bateau.

Le musée est entièrement privé, payé par Fanny Rodwell (11 millions pour le bâtiment, 6 millions pour le reste). Joost Swarte, dessinateur et grand amateur d’Hergé et Winston Spriet (celui qui a déjà mis en scène le musée Magritte) se sont chargés de la scénographie. Laurent de Froberville qui dirige le musée, était en charge auparavant du château de Cheverny, au bord de la Loire, celui qui ressemble comme un frère à Moulinsart. Il était quasi naturel pour lui de venir à LLN. L’équipe a réussi à bâtir ce musée de 3600 m2 en deux ans à peine. La première pierre avait été posée en mai 2007 pour le centième anniversaire de la naissance d’Hergé. Le musée ambitionne, sans aucun subside public, mais avec au début le mécénat d’Axa, d’atteindre 200000 visiteurs par an et il emploie déjà 30 personnes.

Huit salles sont occupées par les collections permanentes très riches (lire à la page suivante). Une salle est prévue pour des expos temporaires. La première est consacrée au making off du musée par l’atelier de Christian de Portzamparc. Il y aura deux à trois expos temporaires par an. La prochaine se déroulera cet automne autour de "Tchang et Hergé" dans le cadre d’Europalia Chine. Un restaurant et un shop s’ajoutent au musée proprement dit.

L’architecte rencontra Fanny et Nick Rodwell en 1996 lors d’une expo que lui consacra le centre Pompidou. Et il leur a présenté déjà son premier projet en 2003. "Hergé avait baigné toute mon enfance, nous dit-il. Mes premiers dessins portaient sur le capitaine Haddock ou l’île noire. J’attendais impatiemment le magazine Tintin et la sortie de nouveaux albums comme "Objectif Lune". J’aime bien le trait d’Hergé, ses histoires si réelles qui donnent finalement un monde irréel." Aujourd’hui, il est "content de voir comment on peut bien découvrir de l’extérieur, le voyage intérieur que propose le musée". Le bâtiment, conçu comme des blocs blancs juxtaposés, en partie posés en surplomb, sur pilotis, au-dessus de la route menant au centre-ville, "apparaît comme un grand dessin, comme une suite de cases de bande dessinée dans lesquelles on entrerait, à l’instar d’un rêve d’enfants". On le voit surtout la nuit, quand les salles sont illuminées. Mais le jour, on devine déjà de l’extérieur les quatre blocs sculptés du bâtiment qui sont les quatre chapitres de ce voyage.

Christian de Portzamparc a conçu ce musée comme un voyage dans l’œuvre d’Hergé (plus que de Tintin car le musée parle de toute l’œuvre d’Hergé, y compris ses autres héros et ses travaux publicitaires). "Les chapitres de cette histoire sont racontés chaque fois, dans un gros volume, relié aux autres par des passerelles. On peut ainsi, entre les chapitres, retrouver la lumière du jour, reprendre son souffle, admirer la vue sur les bois, voir s’il fait beau. Ces gros volumes autour du patio central forment comme un paysage." Ces formes toutes de guingois et obliques, sont colorées de manière très particulière. De Portzamparc a imaginé d’agrandir démesurément des détails de cases d’albums d’Hergé, transformées en éléments de décor, comme l’image d’un immeuble rouge dans "Tintin en Amérique" devenue un mur orange avec des lignes noires. Ou un détail de la fusée vers la lune, en noir et blanc, ou des détails d’un dessin de dune ou de ciel. "Dans la BD, tout un monde entre dans une case, ici un détail devient un monde."

Le lien entre BD et architecture ? "La BD, comme le cinéma et comme l’architecture, nous montre le monde en séquence. Ils introduisent le temps. Notre journée n’est d’ailleurs qu’une succession d’images et de lieux. Alors que la peinture fige le temps et que l’image fixe peut même être angoissante." Et quel lien avec LLN, à l’architecture si typée ? "Le musée est dans un beau petit bois au bord de la ville et de sa dalle. Il est comme tombé du ciel ou comme un grand bateau échoué dans la forêt, tel le bateau dans "Fitzcarraldo" de Werner Herzog. Mais le bâtiment sera aussi un signal pour la ville. Il est important que son architecture tranche sur le reste, il doit être une sculpture liée au voyage proposé à l’intérieur."

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