La géométrie du paysage

S’il est bien un pays où la ligne d’horizon terrestre peut se comparer à celle qu’offre la mer, c’est la Hollande, terre de presque parfaite planéité s’il n’était quelques dunes pour la plupart artificielles.

Claude Lorent
La géométrie du paysage
©D.R.

S’il est bien un pays où la ligne d’horizon terrestre peut se comparer à celle qu’offre la mer, c’est la Hollande, terre de presque parfaite planéité s’il n’était quelques dunes pour la plupart artificielles. Sur ce constat, entre autres illustré par les associations photographiques de la série Sectio Aurea de 1972, l’artiste plasticien réputé internationalement Jan Dibbets (1941 - Vit à Amsterdam) a construit une bonne partie de son œuvre dont il livre aujourd’hui, en une seule exposition, l’origine et l’aboutissement actuel. L’exposition se focalise exclusivement sur les réalisations de 1968 à 1975 et de 2007 à 2009, pour la bonne raison que Jan Dibbets a reconsidéré cette thématique à pratiquement 40 ans de distance.

Bien connu en Belgique dans les années septante pour y avoir exposé régulièrement, son œuvre y fut plus sporadiquement montrée par la suite, néanmoins suffisamment pour savoir que le travail se poursuivait dans une direction constante, mais dans des séries davantage focalisées sur l’architecture.

On connaît généralement ses panoramas photographiques associant terre, mer et ciel, et portant sur la ligne d’horizon. Ce travail, commencé en 1968, s’inscrit dans les orientations de l’époque et dans une mixité regroupant la tendance conceptuelle, la vision paysagère, une approche minimaliste et un intérêt pour la géométrie rectiligne. On est au pays où la plastique pure et Mondrian ont laissé des traces prégnantes. C’est aussi le temps de la photographie en tant que medium d’art contemporain, des cartes, des parcours, des notes dessinées, des relevés et de la froideur des mises en page. Ce contexte général est celui dans lequel l’artiste hollandais produit ses premières réalisations marquantes dont le fameux Five Island Trip (1969) qui ouvre l’expo, associe la plupart de ces données et peut être considéré comme l’amorce des développements futurs avec Dutch Mountains.

En proposant une multitude de variations sur la ligne d’horizon dans une mise à niveau fréquente entre terre et mer, Dibbets travaille dans une rigueur qui le conduira à avoir recours à des formules mathématiques pour certaines séries, mais rapidement il corrige aussi des perspectives en variant l’angle des prises de vue et en juxtaposant la suite de photographies. La planéité des éléments naturels est alors manipulée, un peu comme des anamorphoses, pour offrir des courbes, des arcs, des arrondis imagiers, voire des renversements, toutes compositions conservant leur caractère de géométrie du paysage mais faisant inévitablement penser à la forme circulaire terrestre, tout en perturbant la représentation horizontale habituelle.

Mais l’horizon est aussi une ligne de démarcation, une limite de vision au-delà de laquelle le regard ne peut que s’enfoncer dans l’infini et dans l’inconnu. La ligne entre ciel et terre marque aussi le seuil de l’espace incommensurable, sans fin et prend immanquablement un sens métaphorique et métaphysique en suggérant l’autre monde imperceptible aux yeux humains. Le concept artistique et esthétique livre ainsi ses degrés sous-jacents.

Dans cette optique, le fait que l’artiste revienne à ce sujet après tant d’années peut aussi paraître significatif d’un retour au questionnement sur l’existence de ces choses qui paraissent immuables, à moins que l’artiste ne se montre aussi inquiet de l’avenir de ce rapport entre terre et mer, alors que d’aucuns prédisent une montée des eaux. Les nouvelles figures géométriques, décalées, penchées, angulaires ou en escalier, dans lesquelles il insère les images paysagères maintiennent cependant intactes les lignes d’horizon même posées en oblique. Un gage d’équilibre naturel ?

Jan Dibbets. Horizons. Musée d’art moderne de la Ville, 11 av du Président Wilson, 75116 Paris. Jusqu’au 2 mai. Du ma au di de 10h à 18h, je jusqu’à 22h. Cat., textes de F. Hergott, des commissaires R. Fuch et E. Verhagen, 64 p., ill. coul., éd. Snoeck