Les draps-peaux d’ORLAN

Son art ne laisse personne indifférent. Plusieurs fois, cette artiste défraya la chronique, d’abord en 1977, quand à la porte de la Fiac à Paris, la foire d’art contemporain, elle apparaît en machine appelée le "Baiser de l’artiste".

Les draps-peaux d’ORLAN
©D.R.
Guy Duplat

Rencontre

Son art ne laisse personne indifférent. Plusieurs fois, cette artiste défraya la chronique, d’abord en 1977, quand à la porte de la Fiac à Paris, la foire d’art contemporain, elle apparaît en machine appelée le "Baiser de l’artiste". On pouvait y glisser une pièce et alors embrasser ORLAN (l’œuvre est exposée aujourd’hui à Beaubourg dans l’exposition "Elles"). La polémique fut encore plus vive en 1993, quand elle transforma son visage par plusieurs opérations chirurgicales, se faisant même placer des implants sur les tempes en forme de bosses. Elle récidiva avec ses "selfs hybridations" où, à l’aide de l’informatique, elle déforme son image pour la rapprocher des traditions précolombiennes ou africaines. Dans "Le manteau d’Arlequin", elle mêle art et biotechnologies, avec ses propres cellules mêlées à celles d’animaux. Par des performances, sculptures, installations ou vidéos, elle "montre que la beauté n’a rien d’un phénomène naturel mais qu’elle est une construction culturelle. Mon travail est depuis toujours une lutte contre l’inné, l’inexorable, le programmé, la nature, l’ADN. Mais aussi contre toutes les pressions idéologiques dominantes, tous les formatages qui s’inscrivent dans des corps".

L’artiste belge Johan Muyle, en charge de l’atelier sculpture à l’école des arts visuels de La Cambre à Bruxelles, lui a demandé d’animer avec lui un atelier de huit étudiants. Durant plusieurs mois, celle qui est aussi enseignante à l’école supérieure d’arts de Paris-Cergy est venue à Bruxelles. Le résultat est présenté ce samedi encore aux journées portes ouvertes de La Cambre et ensuite pour une expo jusqu’au 2 avril. Elle y montre deux œuvres qui viennent d’être présentées à son expo à l’abbaye de Maubuisson : une gigantesque limousine gonflable, image des mariages rêvés, faisant "drive in" avec la vidéo "ORLAN-REMIX", basé sur le film "Clair de femme" de Costa-Gavras où l’on voit un Japonais demander à Yves Montand s’il est belge !

Le travail d’ORLAN à Bruxelles (son nom s’écrit en majuscules et elle est née à Saint-Etienne en 1947) est axé à nouveau sur les hybridations, mais cette fois celles des peuples, sur la différence entre la riche singularité de chacun et le "formatage" des communautés et des origines. Avec les étudiants, elle a rencontré des demandeurs d’asile, discuté avec eux et réalisé une vidéo où l’on voit leurs visages immobiles avec, devant et derrière eux, des drapeaux qui défilent et s’entrechoquent, à l’image de nos identités multiples et hybrides. Son propre visage sert de support à six grandes œuvres qui mêlent chaque fois deux drapeaux : ceux de la Flandre et de la Wallonie, de la Belgique et du Congo, etc. L’expo s’appelle : "Etes-vous belge ?" et le travail avec les étudiants, "Les draps-peaux".

Votre travail est toujours très politique, comme en témoigne aussi le beau texte de Raoul Vaneigem, le dernier des soixante-huitards, pour votre exposition à Maubuisson.

Toute ma vie, j’ai interrogé le statut du corps dans nos sociétés et la pression sociale et religieuse, les idéologies dominantes qui pèsent sur lui. Comment cela s’inscrit dans les chairs et en particulier les chairs féminines, mais aussi masculines. J’ai commencé à une époque où les femmes n’avaient pas le droit à la jouissance, ni au plaisir, ni à la contraception. Dans une ville de province, on n’avait même pas le droit de louer seule quelque chose ou d’aller seule dans un café comme pouvaient le faire les hommes. A l’époque, je pratiquais la peinture et la sculpture, mais je me suis dit que le corps était bien plus politique et que c’était le corps que je devais travailler. Je n’ai jamais pensé que cela m’exonérait pour autant d’être aussi active sur le plan politique, ce que j’ai fait avec les féministes.

Mais vos transformations du corps ont curieusement été récupérées par la mode et le marché, des photos d’Erwin Olaf aux modèles de Walter Van Beirendonck.

Dans "Le baiser de l’artiste", je parlais de la marchandisation du corps, y compris celui de l’artiste. A Maubuisson, je montrais une grande croix de vidéos sur le football, symbole de l’aliénation du corps dans le sport. Il n’y a pas qu’un corps : il y a celui qui souffre, celui qui jouit, le corps qui vieillit. L’essentiel était de prendre conscience de son corps. Certes, la mode a repris mes idées, chez Alexander McQueen, Jeremie Scott et, bien sûr, Watler Van Beirendonck, votre compatriote anversois. Il m’a rendu hommage en reprenant dans ses défilés des mannequins avec les mêmes bosses que les miennes. Et nous avons fait ensemble un livre ("Believe") et une expo au Bojmans Van Beuningen à Rotterdam dont Jurgen Teller a fait des photos. Ses mannequins avaient mes bosses et moi j’avais ajouté un faux nez. Quand j’ai fait mes opérations, je fus totalement agressée par le milieu de l’art et mal comprise des médias. Ce sont des gens de théâtre comme Jan Fabre, que j’aime beaucoup, ou du cinéma comme David Cronenberg qui m’ont d’emblée le mieux comprise. Et Van Beirendonck, qui a pris le risque de montrer ses femmes avec des bosses sur le visage alors que dans son milieu, une formidable pression exige que le corps soit glamour. J’ai voulu montrer une résistance aux diktats de la mode et donc de la société sur les femmes.

Vous êtes passée alors aux “selfs hybridations” et au “manteau d’Arlequin”, dont on voit une vidéo à La Cambre.

A l’abbaye de Maubuisson, je montrais aussi une femme hybride avec mon visage, un corps africain, des organes lumineux et détachables, placée sur un sol de coltan symbolisant l’Afrique et réagissant aux déplacements des visiteurs. Et au Casino de Luxembourg, j’ai montré la vidéo du bioréacteur où se trouvent des cultures de mes propres cellules en combat avec celles d’autres espèces.

La cause des femmes reste un combat.

Je suis frappée de voir le nombre d’étudiantes en art (75 % dans mes cours) qui sortent avec un diplôme estampillé "artiste" mais qui se heurtent à de grosses résistances. J’aurais aimé passer à autre chose, mais j’ai toujours connu ces résistances. On m’invite maintenant car on m’estime parfois incontournable, mais on ajoute qu’on n’a pas trouvé d’autres femmes artistes. Les gros budgets, les grandes expos, les gros catalogues, les galeries, c’est pour les hommes. Même l’expo "Dyonisos" au Pompidou, gérée par une femme, ne présentait pas d’artiste femme. Heureusement, il y a eu, depuis, le formidable succès de l’accrochage "Elles" d’artistes femmes. Les guerilla girls américaines, avec leurs masques de chimpanzé, dénonçaient que dans les musées, 90 pc des nus représentés sont des femmes nues, mais que 90 pc des artistes sont des hommes. Cela a, à peine, changé !

Vous aimez la provocation et la transgression.

On parle vite de provocation dès qu’une femme parle de son corps et de sexe. La femme est le monstre de l’homme, comme le baroque est le monstre du classicisme. Il en faut très peu quand on est une femme pour être très provocante. Quand j’ai fait mes opérations, les rédac’ chefs (des hommes) titraient que je voulais imposer une autre beauté alors que je luttais contre les normes. Une feme doit être enfermée dans une burqa, ne pas parler trop fort et apparaître le moins possible. Même une riche collectionneuse que je connais subit cela : elle est belle et riche, mais les galeristes parlent toujours à son mari. Et quand une femme vieillit, c’est pire encore. Alors qu’un homme de 70 ans peut sans problème vivre avec une jeune, il est très mal vu que moi, je sois mariée à un homme beaucoup plus jeune. Une femme, à partir de 50 ans, devient transparente. Les hommes ne la voient plus sexuellement et ses paroles ne sont plus entendues. Mais je ne me plains pas. Je n’ai jamais voulu être riche avec mon art, juste pouvoir gérer mon imaginaire et je parviens à le faire.

ORLAN REMIX, œuvres récentes et d’une œuvre originale réalisée en collaboration avec les étudiants de l’option Sculpture. Exposition accessible au public jusqu’au 2 avril, au 14, abbaye de La Cambre, Bruxelles