Miro, peintre, poète

Qu’est-ce qui chez Joan Miro le Catalan (1893-1983) séduit à ce point le chaland pour que les expos se multiplient aux quatre coins de la planète ? Il y a un an, le musée Matisse du Cateau-Cambrésis lui rendait hommage via ses illustrations de l’Ubu Roi de Jarry.

Miro, peintre, poète
©D.R.
Roger Pierre Turine

Qu’est-ce qui chez Joan Miro le Catalan (1893-1983) séduit à ce point le chaland pour que les expos se multiplient aux quatre coins de la planète ? Il y a un an, le musée Matisse du Cateau-Cambrésis lui rendait hommage via ses illustrations de l’Ubu Roi de Jarry. En ce moment, le musée Maillol de Paris célèbre sa veine sculpturale et, le 14 avril, la Tate Modern, à Londres, fera la part belle au Miro voyageur intersidéral (nous reviendrons sur ces deux dernières expositions).

Miro enchante, pas de doute, par la fantaisie de son trait, la joie de ses couleurs qui vagabondent comme autant de ballons libérés dans l’espace de ses rêves. Et si, contrairement aux apparences, Miro était plutôt du genre clown triste que personnage rigolard et sans suite ? A y regarder de plus près, comme devrait faire tout amateur de peintures et d’écritures, Miro s’amusant souvent aux deux de pair, le peintre laisserait plus volontiers libre cours aux pirouettes et autres réjouissances visuelles, le poète armant, au contraire, ses mots pour dire sa détresse face au monde environnant. Notamment, face à la guerre qui déchira son pays avant de s’attaquer au monde.

Et il faut bien dire que, plus de vingt-cinq ans après la mort de Miro, la planète, à cet égard, ne s’arrange vraiment pas.

L’exposition, conçue en partenariat entre les musées royaux des Beaux-Arts, la Fondation Miro de Barcelone et l’Espace culturel ING, présente quelques 120 peintures, gravures, sculptures et dessins, tous peu ou prou rattachés à la veine poétique de l’univers d’un artiste presque inclassable s’il n’avait, par la bande, souscrit aux irrévérences et facéties plastiques surréalistes.

Comme l’évoquait Michel Draguet en insistant sur la qualité d’un ensemble avant tout festif et goguenard, voici qu’en fabuliste des étoiles, Miro sourit aux nuages de Magritte, les deux compères se faisant face pour trois mois, place Royale. Si la poésie est le lien qui rassemble les diverses pièces versées au présent dossier, le livre/catalogue de “Joan Miro, peintre-poète”, comme d’ailleurs et depuis toujours nombre des publications tournant autour de Miro, est, en soi, un bel objet, à son tour empli de poésie, et déjà par son format, mais aussi par ses images et les participations critiques qui leur font suite et que précède, bien à l’image de l’artiste, des propos tenus en 1959 à Yvon Taillandier pour la revue “XXe siècle”, subtilement intitulés “Je travaille comme un jardinier”. Tout jardinier n’est-il pas, quelque part, un poète dans l’âme !

Réalisé par le Fonds Mercator avec la classe qu’on lui connaît, cet ouvrage accompagne le florilège visuel et en renouvelle, par ses écrits bien sentis, la vision qu’on peut et doit avoir quand on regarde Miro en ses éclats de voix et de tracés limpides comme des jeux d’étoiles dans un ciel bourrelé d’imprévus.

Après avoir été montrée à Pise dans une autre configuration, voici, à Bruxelles, une exposition qui se déguste avec les yeux de l’âme. Miro y exhibe la couleur de ses rêves et ses rêves chantent la liberté : “Un tableau doit être comme des étincelles. Il faut qu’il éblouisse comme la beauté d’une femme ou d’un poème”. Tout Miro est dans cette profession de foi. Son art est la face à nu d’un immense amour des émerveillements. La vie, hélas, ne lui aura pas toujours permis de rire et sourire à cœur ouvert. Réfugié en France après la déclaration de guerre, Miro aura avoué que, pour lui, le travail faisait oublier, un moment, la souffrance.

La fête bruxelloise prend son envol, si l’on peut dire ainsi, avec, déménagée de quelques mètres à peine, “La danseuse espagnole, Olé” une huile de 1924, qui appartient au Musée des Beaux-Arts proche. L’accompagne, un petit film de danses espagnoles, interprétées vers la même époque par Carmencita Garcia. Des pièces épatantes de 1927, année surréaliste féconde, notamment pour Magritte, permettent de mieux entrer dans une danse chère à Miro. Il signe là l’important “Cheval de cirque”, du musée d’Ixelles, lequel a retrouvé ses bleus et éclats d’origine depuis une restauration venue à point nommé grâce à ING.

C’est l’époque où, confiait-il, “j’ai pensé qu’il fallait dépasser la “chose plastique” pour atteindre la poésie… Vivre avec la dignité d’un poète.”

Artiste de temps révolutionnaires, Miro a vite fait flèche de tout bois, multiplié audaces et trouvailles, gravé à la pointe sèche, usé de collages en guise d’études pour la peinture, jonglé entre images et mots, images et spectacles même. Et alors que deux toiles monumentales, majestueuses et plus tragiques, corsent l’espace de tensions liées à la guerre, apparaissent, habilement disposées en arc de cercle autour du point central de l’exposition, ses “Constellations”, 23 gouaches aux titres évocateurs, nées de la guerre. Et Miro de revenir là sur son humour apparent, qu’il voit plutôt comme une réaction temporaire au tragique des choses. Pour lui, ses “Constellations” sont des actes de poète peintre, ou l’inverse. Tout autour, une suite de bronzes des années 70 prouve, sans en rajouter, la dextérité et l’ardeur d’un créateur sans limites à sa liberté d’action.

Moment de rêve encore, quand apparaissent ses illustrations du “Parler seul” de Tristan Tzara dans une édition de 1948, de Maeght. Le tout avec ses déclinaisons, ponctuations, points d’exclamation en bleu, rouge, noir, jaune ou vert. C’est ludique et, partant, quasi magique pour qui s’embellit le paysage de ces sautes d’humeur en goguette à travers les mots.

De nombreuses toiles de la fin de sa vie englobent personnages, femmes et oiseaux dans une folle sarabande d’étoiles et de couleurs. Les enfants n’ont pas été oubliés et, au sous-sol, un vaste atelier empli d’activités à expérimenter leur est réservé mais, attention, pas rien qu’à eux ou aux écoles : adultes admis !

Espace culturel ING, 6 Place Royale, Bruxelles. Jusqu’au 19 juin, tous les jours de 10 à 18h, mercredi jusqu’à 21. Fériés et 1er mai : ouvert. Catalogue/livre du Fonds Mercator par divers auteurs, 208 pages illustrées, 34,95 euros.

© La Libre Belgique 2011