L’art actuel aide l’esprit d’entreprise

Depuis 1996, avec la création de Belgacom Art, l’opérateur télécoms est devenu un des premiers acheteurs d’art contemporain en Belgique, dépensant chaque année 600000 euros à l’achat d’œuvres, soit plus du double des budgets d’acquisitions de nos grands musées ! Soit, aussi, en quinze ans, près de dix millions d’euros pour acquérir 650 œuvres de 187 artistes.

Guy Duplat
L’art actuel aide l’esprit d’entreprise
©D.R.

Depuis 1996, avec la création de Belgacom Art, l’opérateur télécoms est devenu un des premiers acheteurs d’art contemporain en Belgique, dépensant chaque année 600000 euros à l’achat d’œuvres, soit plus du double des budgets d’acquisitions de nos grands musées ! Soit, aussi, en quinze ans, près de dix millions d’euros pour acquérir 650 œuvres de 187 artistes.

Le but : aider à transformer la culture d’entreprise grâce à l’art. Les statuts de l’ASBL sont clairs : l’art peut aider à donner au personnel de Belgacom une "juste perception des évolutions socio-culturelles de son époque. L’art constitue une source privilégiée d’investigation et d’incitation à l’ouverture, au respect des valeurs d’autrui, à la réflexion et à l’écoute d’un monde en mouvance permanente." D’autres entreprises ont fait le même choix : ING, Dexia, Lhoist..., offrant une alternative partielle mais intéressante à l’absence criante de musées d’art moderne et contemporain à Bruxelles (lire ci-contre).

Les deux grandes tours Belgacom, à Bruxelles, comme les autres bâtiments principaux de l’entreprise, se sont transformés petit à petit en musée d’art contemporain. Baudouin Michiels, qui dirige Belgacom Art depuis ses débuts, nous explique que les 650 œuvres sont quasi toutes exposées. Il y a les bureaux, les couloirs, 187 salles de réunion. "J’ai récemment reçu un expert américain et il nous a fallu 7h30 pour faire le tour de la collection !"

Les quelque 6500 personnes qui, chaque jour, passent par les couloirs du siège central ne peuvent pas ne pas voir les œuvres exposées. Dès l’entrée, on est accueilli par de grands cibachromes de Jeff Wall et par l’aviateur de Panamarenko suspendu à un énorme parachute. Quelques œuvres d’art minimal de Donald Judd ou Dan Flavin surprennent dans les couloirs. Deux grands visages interrogatifs de Thomas Ruff vous attendent au coin de la grande cour intérieure. Les calendriers d’On Kawara apparaissent au-dessus d’un fauteuil. Franz West a déposé une sculpture rose et Ann Veronica Janssens éclaire un mur d’un arc-en-ciel. Dans les étages supérieurs, un beau Mapplethorpe et une belle série de photos de mer et de salles de spectacles de Sugimoto apportent une touche de beauté et de mystère.

Un Pistoletto garde les portes de la salle du conseil : un grand miroir avec, de dos, l’image d’un violoniste. On ne sait plus qui est le spectateur et quelle est l’œuvre. Dans la salle du conseil, Car André a déposé un dallage métallique indiquant "le chemin" aux administrateurs. Pour son bureau, l’administrateur délégué, Didier Bellens, a choisi un grand tableau de Lichtenstein et une œuvre du Belge Walter Leblanc.

En quinze ans, la Fondation Belgacom a donc acquis 650 œuvres, avec une large proportion consacrée à la photo (Araki, Becher, Burkhard, Gurski, Streuli, Höfer, etc.) Belgacom y met les moyens. Elle consacre 600000 euros par an à l’achat d’œuvres, soit un pour cent de son budget communication et médias. Un chiffre très important, même s’il reste limité par rapport aux dépenses des grands collectionneurs privés. C’est plus du double des budgets annuels d’acquisitions de nos grandes institutions publiques. Rien n’est revendu, sauf exception quand une œuvre d’Ed Ruscha achetée 40000 euros a été rachetée pour plus d’un million ! En 15 ans, estime Baudouin Michiels, la collection a vu sa valeur multipliée au moins par 2,5. Belgacom Art achète des œuvres réalisées après 1960. Beaucoup des grands noms d’aujourd’hui y sont. La collection commence avec le minimalisme américain (Sol LeWitt, Carl André), le Pop Art (Warhol, Lichtenstein) et l’ "arte povera" (Paolini, Penone, Pistoletto). Il n’y a pas de quota belge. Une quinzaine d’artistes belges parmi les 168 (Delvoye, Leblanc, Wijckaert, Broodthaers, Dirk Breackman, Pol Bury, Jan Vercruysse, Hans Op De Beeck, Panamarenko, Alechinsky, Jef Geys, etc.)

Si Baudouin Michiels arpente, pour le compte de Belgacom Art, les grandes foires d’art actuel, les achats passent par le filtre d’un comité d’achats se réunissant quatre fois par an et composé de quatre experts. Ce sont aujourd’hui : Laurent Busine (Mac’s), Jef Cornelis (cinéaste), Eva Wittock (Musée "M") et Moritz Küng (centre d’art El Canadrom à Barcelone). Belgacom Art est une ASBL juridiquement distincte de Belgacom. Si donc celle-ci devait un jour passer entre des mains étrangères, la collection resterait belge.

Cette irruption de l’art contemporain dans une entreprise ne se fait pas sans surprises, ni interrogations. Certes, le comité d’achat prend soin de ne pas choisir des œuvres trop heurtantes (on ne verra pas de Damien Hirst avec, par exemple, une vache coupée en morceaux). Mais certaines photos peuvent valoir, de la part du personnel, quelques commentaires sarcastiques. Les grands portraits de Ruff ont ainsi suscité quelques e-mails à la Fondation demandant de les retirer car ils entraînaient, disait-on, un stress excessif chez certains membres du personnel. Le goût au contemporain est aussi lent à se former. "Belgacom, explique Baudouin Michiels, avait l’objectif de changer totalement sa culture d’entreprise, de passer d’une situation de monopole à un monde de grande concurrence avec une technologie en constante évolution. Ceci suppose des changements de comportements, d’attitudes, de mentalités pour les membres du personnel. Il fallait une véritable révolution culturelle, marquée aussi par l’art contemporain, estimait déjà John Goossens, relayé aujourd’hui par Didier Bellens. L’art actuel peut avoir un rôle important en favorisant ce changement de culture. L’art, et surtout l’art contemporain, interpelle, interroge, invite à repenser nos convictions, à accepter la différence, il nous ouvre des horizons nouveaux. L’art contemporain nous aide à voir que nous vivons dans un monde en mouvance perpétuelle. Il stimule la créativité et le dialogue. Nous choisissons des œuvres qui sont source d’étonnement, d’interrogation, d’appréciation ou parfois même de rejet. Mettre l’art contemporain au cœur d’une entreprise, c’est croire que toute action humaine doit reposer sur un background culturel, c’est initier le personnel et le visiteur à l’art contemporain et c’est, bien sûr aussi, donner une image de dynamisme et de créativité à l’entreprise."

Un site intranet montre toutes les œuvres d’art acquises et donne, pour chacune d’elles, toutes les explications sur la biographie de l’artiste et sur ses intentions. Chacun peut ainsi se former et donner, en direct, ses commentaires sur le site Web. On croise ainsi, au hasard des couloirs ou des salles de réunion, un Marcel Broodthaers, des Warhol, de très beaux Tony Cragg (une étagère de bouteilles en verre blanc et une palette d’artiste faite d’objets de rebut recyclés). "Toutes ces œuvres, conclut Baudouin Michiels, peuvent nous apprendre sur nous. Elles font sens."

Un beau livre est sorti en 2006 pour les dix ans de la collection.