Fra Angelico, le moine fasciné par la lumière

Bien sûr, les fresques de Fra Angelico (1400-1455) ne peuvent pas bouger. Et on ne peut voir à l’exposition du musée Jacquemart-André son célèbre cycle du couvent de San Marco à Florence, avec sa magnifique Annonciation où l’ange a des ailes aussi bariolées qu’un papillon.

Guy Duplat, envoyé spécial à Paris
Fra Angelico, le moine fasciné par la lumière

Bien sûr, les fresques de Fra Angelico (1400-1455) ne peuvent pas bouger. Et on ne peut voir à l’exposition du musée Jacquemart-André son célèbre cycle du couvent de San Marco à Florence, avec sa magnifique Annonciation où l’ange a des ailes aussi bariolées qu’un papillon. Mais parvenir à réunir 25 œuvres du moine peintre est déjà un exploit formidable qui mérite la visite. Des fragiles tableaux sur bois et quelques parchemins enluminés par le maître et parfois collés sur bois. A cela, s’ajoutent 25 œuvres de peintres de l’époque qui démontrent à la fois la singularité si reconnaissable de Fra Angelico (on le reconnaît à ses couleurs pures, gorgées de lumière) et son influence. Il manque des œuvres de Masaccio et Donatello pour comprendre la génèse de Fra Angelico et des œuvres de Piero della Francesca pour suivre son influence, mais il ne faut pas trop demander à notre bonheur déjà grand. Il arrive parfois que les expositions du musée Jacquemart-André, qui attirent chaque fois la foule, ne soient pas à la hauteur de l’attente, raison de plus pour dire qu’ici, on ne sera pas déçu si on s’intéresse à la peinture du quattrocento italien.

Pour comprendre Fra Angelico, il faut sans cesse lier ses deux passions : la foi chrétienne et la peinture. Sa foi semblait absolue, mystique. Vasari dans "Vite", sa vie des peintres, raconte que Fra Angelico pleurait quand il peignait le Christ en Croix. Ses Vierges d’humilité ont une humanité bouleversante. Au Moyen Age, on peignait la Vierge sur un trône, en "Maestà". Mais après des drames comme la terrible peste noire de 1348, l’Eglise et les peintres ont mis en avant une Vierge en pleine empathie avec l’humanité souffrante. Fra Angelico la montre ainsi assise sur le sol, sur un simple coussin, oubliant son trône. Et elle tient Jésus enfant, avec une tendresse de mère, lui tenant tantôt le pied, tantôt posant son front contre le sien, tantôt laissant Jésus jouer avec son voile. Bien sûr, il y a encore l’or "byzantin" omniprésent, mais cet or devient surtout prétexte à lumière. Et la douceur des traits de ses Vierges est d’une extrême et apaisante beauté.

A l’origine de cette foi qui animait Fra Angelico, il faut sans doute rechercher l’influence initiale d’un ordre, les Camaldules, rassemblés à Florence autour de l’église Santa Maria degli Angeli et qui privilégiaient une vie spirituelle faite d’ascèse, de retraite et de cénobitisme.

Fra Angelico, "frère des Anges", n’est qu’un nom posthume que lui attribua Vasari dans sa vie des peintres, en 1568, plus d’un siècle après sa mort à Rome en 1455.

Son vrai nom était Guido di Pietro et il naquit en 1400 à Vicchio di Mugelo, en Toscane, le même village où naquit Giotto, cent trente-sept ans plus tôt ! Il grandit dans le paysage idyllique de la Toscane avec ses douces collines, ses cyprès et sa lumière magique (des paysages qui apparaissent en fond de certains de ses tableaux). Il travaille la peinture et l’enluminure puis rentre au couvent dominicain de Fiesole sur la colline au-dessus de Florence où il prend le nom de Fra Giovanni. Il aimera toute sa vie cette existence calme, retirée du monde, centrée sur la prière et la contemplation de la beauté divine. A 40 ans, il s’attelle à son grand œuvre : le retable et les fresques du couvent de San Marco commandées par le mécène Cosme de Médicis. Fort de ces succès, le pape Nicolas V l’invite à Rome pour décorer la chapelle Nicoline. Il meurt à Rome en 1455. En 1982, Jean-Paul II le béatifie et il devint alors le saint patron des artistes.

Fra Angelico était d’abord un peintre, bien au courant de la révolution de la Renaissance. Florence était alors en plein bouillonnement. Le jeune Masaccio change toute la donne, Donatello tient compte de la redécouverte de la sculpture antique. Brunelleschi réalise la coupole de la cathédrale. Alberti théorise l’art de la perspective. Fra Angelico tiendra compte de tout ça dans son œuvre, tout en gardant une trace de l’art du Moyen Age avec la présence encore importante de l’or et le choix de couleurs pures et lumineuses.

Dès la première salle, on découvre de magnifiques manuscrits anciens (antiphonaires, c’est-à-dire des livres de chœurs, psautiers et bréviaires) illustrés par Fra Angelico. Mais surtout deux chefs-d’œuvre de jeunesse (tous les tableaux de Fra Angelico sont réalisés à la tempera sur bois alors que les primitifs flamands, le même siècle, inventeront la peinture à l’huile permettant une transparence unique) : deux vues de Thébaïdes. Ce sont des grands panneaux qui présentent, par de multiples saynètes, la vie des ermites aux premiers siècles de la Chrétienté. La tradition disait qu’ils vivaient près de Thèbes en Egypte, dans le désert, là où saint Pacôme (292-346) établit son premier monastère. On peut détailler sans fin cette montagne aride grouillant de petits personnages : moines grognons, scènes agraires, animaux en liberté, etc. La perspective est redressée afin de pouvoir mieux présenter les innombrables cavernes et chemins escarpés. Une des Thébaïdes vient du musée de Budapest, l’autre des Offices à Florence. Une ville qui s’est montrée très généreuse avec le musée Jacquemart-André en prêtant quelques grandes œuvres de Fra Angelico.

Une de ces pièces maîtresses, venue aussi des Offices, est "Le couronnement de la Vierge", grand tableau illuminé d’or et de lumière, avec la communion des saints assistant à l’événement. Le plus intéressant est de scruter les visages. Les saints sont étonnamment réalistes et on voit même quelques-uns qui nous fixent dans les yeux, nous demandant ce qu’on vient faire là et rendant la scène encore plus "vraie".

Le musée de San Marco a prêté tout un panneau de l’armoire des ex-voto d’argent, décoré par Fra Angelico avec un cycle sur la vie du Christ, une vraie bande dessinée avec des phylactères, et plein de détails réalistes avec des couleurs franches et une lumière qui fait bien de Fra Angelico ce "maître de la lumière" comme le dénomme le titre de l’exposition.

On peut aussi découvrir quelques prédelles de retables avec des histoires de saints, un peu naïves, tirées de la légende dorée de Jacques de Voragine. Mais on s’arrêtera davantage devant les tableaux représentant le Christ ou la Vierge. Son "Christ de pitié avec les instruments de la Passion" est un splendide dessin à l’encre sur parchemin coloré par tempera et collé sur bois. La finesse du trait, la douceur du Christ en souffrance sont touchantes. Et on en revient à ce que Fra Angelico peignait si bien : ses Vierges à l’enfant, ses Vierges d’humilité. Un thème bien précis mais qu’il pouvait interpréter à sa manière, avec son génie.

L’exposition permet de découvrir d’autres peintres de son temps. Le musée a bien sûr ressorti son très bel Uccello, "Saint Georges terrassant le dragon", mais on ne manquera pas non plus de s’arrêter devant une impressionnante Vierge d’humilité de Zanobi Strozzi ou devant le grand saint Julien, au corps si réaliste et comme sculpté, de Masolino da Panicale.

Une exposition qui montre un bel aspect de ce miracle de la Renaissance italienne.

"Fra Angelico et les maîtres de la lumière" au musée Jacquemart-André, Paris, jusqu’au 16 janvier, tous les jours de 10 à 18h. A Paris avec Thalys en 1h20 et 25 allers-retours par jour.