"Papa National" s’en est allé

Sa voix basse et rocailleuse, son timbre chaud et profond à la fois, et cette formidable présence scénique qui rendait dense même le silence.

Karin Tshidimba
"Papa National" s’en est allé

Sa voix basse et rocailleuse, son timbre chaud et profond à la fois, et cette formidable présence scénique qui rendait dense même le silence. Une présence si forte qu’en un geste, une mimique, tout semblait dit. Dieudonné Kabongo, acteur congolais devenu belge, est parti mardi soir, quelques minutes après son entrée en scène. S’effacer en pleine lumière, voilà bien l’ultime facétie de cet amateur de gags et de bons mots. Des bons mots qui faisaient toujours sens. Car rien ne lui plaisait tant que de démonter nos travers, nos bassesses et nos peurs.

Au-delà du choc de sa disparition, voilà ses partenaires bien désemparés. Le comédien était en effet à la veille d’une tournée avec le Varia qui devait l’emmener jusqu’aux rives de la Réunion, il avait quatre projets de longs métrages en préparation et presque autant de demandes d’encadrement d’acteurs ou de représentations. Homme généreux et acteur pluriel (chant, conte, humour, cinéma, théâtre), "il donnait sans compter son temps, son argent et son talent", comme en témoignait Mirko Popovitch qui lui tint la main en attendant les secours. Bien avant de devenir opérateur culturel (à la Vénerie, puis à Africalia), Mirko Popovitch avait été son complice sur scène. Celui qui donna corps à ce fameux duo Blanc-Noir, colon-colonisé qui triompha en 1984 au Festival de Rochefort. Après plusieurs reports, les deux comparses préparaient d’ailleurs le retour de "Méfiez-vous des Tsé-tsé".

Inoubliable "bourreau" dans le "Lumumba" de Raoul Peck, il était plus Léopard que Mobutu lui-même dans "Le Damier", portant la fameuse toque avec une prestance inégalée. C’est cet incroyable charisme qui l’a consacré, de "L’Invisible" à "Pièces d’identité", ce même engagement qu’il a mis au service de Costa-Gavras pour "Le Couperet" ou des plus jeunes et des plus paumés guidés par l’équipe des "Ba Yaya" du quartier Matonge ixellois.

Salué en Europe et reconnu partout en Afrique, il s’était trouvé depuis quelques années une nouvelle terre d’inspiration au Burkina Faso, enchaînant pièces de théâtre, coaching et rôles musicaux. Au Burkina comme en Belgique, la même capacité de charmer le public par la seule force de son murmure et de son likembé entêtant.

La jeune génération de comédiens et d’auteurs avec lesquels il devait travailler à Kinshasa a rendu un premier hommage, mercredi soir au Poche, à celui qu’ils appelaient "Papa Dieudonné". On l’y attendait pour lire quelques répliques savoureuses extraites de la toute première publication, chez Lansman, de textes de théâtre congolais contemporain. Un événement sur lequel son ombre imposante a plané. Tout comme elle hante ses partenaires belges du Manège à Mons et du Varia avec lesquels il préparait la reprise de "Mon Petit Poucet", rôle créé spécialement pour lui par le grand metteur en scène José Pliya.

La fin de l’histoire est à l’image du personnage, forte, hors normes, inattendue : Dieudonné Kabongo emmené sur une civière, applaudi par le public du Centre culturel de Jette qui, pendant près d’une heure, a espéré qu’il se relèverait. La fin rêvée pour un artiste ? Peut-être. Une sortie de scène assurément trop précipitée pour tous ceux qu’il aimait et qui l’aimaient en retour.