Les sonorités des arts visuels

Il n’est pas simple de faire voir les œuvres sonores et pourtant c’est la gageure que s’est imposée la neuvième expo organisée dans les caves à champagne du Domaine Pommery à Reims, propriété des Nathalie et Paul-François Vranken, belges d’origine.

Claude Lorent
Les sonorités des arts visuels
©n.d

Il n’est pas simple de faire voir les œuvres sonores et pourtant c’est la gageure que s’est imposée la neuvième expo organisée dans les caves à champagne du Domaine Pommery à Reims, propriété des Nathalie et Paul-François Vranken, belges d’origine. Dans ce lieu incroyable, un réseau de 18 kilomètres de tunnels dans les crayères (anciennes carrières), sous terre donc et dans un froid relatif, l’art a souvent occupé une place inédite, comme le prouvent les bas-reliefs (1885) de Henri Navlet. Depuis 2003, les protagonistes et collectionneurs d’art contemporain invitent chaque année un ou des commissaires à monter une exposition thématique qui prend place dans le dédale où reposent des millions de bouteilles de champagne. Ce lieu unique est accessible par visite guidée des caves qui ont attiré plus de 80 000 visiteurs lors de la dernière exposition !

Cette saison, Claire Staebler et Charles Carcopino ont réuni une trentaine d’œuvres dans ce qu’ils nomment La Fabrique sonore, soit un ensemble de plasticiens, tous plus ou moins branchés technologie et médium sonore, auteurs de dispositifs et instruments généralement sculpturaux, à voir, émettant des bruits, des sonorités, des musiques, et dans lesquels la lumière est souvent une partenaire active. Ainsi, l’aspect physique des créations apparaît tel l’élément visuel permettant de "visualiser" les sons ou de les voir transcrits graphiquement comme c’est le cas notamment et magnifiquement, sur grand écran et sous forme d’ondes lumineuses, dans la réalisation de l’Anglais Thomas McIntosh. Même attrait visuel pour l’Orgabulles du Français Jacques Rémus, sorte d’orgue dont les sons varient en fonction de l’immersion des tuyaux dans un liquide fluorescent.

Dans cette exposition très singulière, la notion d’expérience en connexion avec les données scientifiques et technologiques pointues est à la base de la plupart des réalisations avec cette valeur ajoutée artistique qui exploite le potentiel de ces "machines" aux seules fins d’une poétique visuelle et sonore. Certains se sont directement inspirés de l’endroit pour créer des œuvres de circonstance. C’est notamment le cas du Suisse Roman Signer qui invente le très ludique bowling d’escalier avec bouteilles de champagne, de Robin Meir (Suisse) et Ali Momeni (Iran) qui diffusent dans un immense pavillon conique le son prélevé dans une bouteille de champagne, ou encore de Delphine Reist (Suisse) qui a posé dans ce lieu humide des paires de bottes qui battent la mesure selon un procédé interactif mis en branle par les visiteurs. Elle n’est pas la seule à avoir conçu des œuvres qui se déclenchent et réagissent en présence des personnes. Ainsi James Webb, le Sud-africain, créera la surprise, voire la peur, dans le noir, mais sans danger ! Marnix de Nijs et Edwin van der Heide (Pays-Bas) ont construit une machine qui scanne l’espace, s’immobilise ou tourne en fonction des mouvements et est capable d’entrer en fureur.

Dans cet ensemble très diversifié on passe du minimalisme, le Gong de la Grecque Félicie d’Estienne d’Orves, au kitsch le plus cliquant et populaire du tricycle surchargé de Dzine, de l’aspect festif par le 8bit-kermesse du Français Bertrand Planes aux fragilités décoratives et musicales de Jean-Michel Othoniel ou de Cerith Wyn Evans avec sa réplique de lustre chandelier vénitien réagissant au son d’une musique de Xenakis. Côté sons, le silence intervient quand le Canadien Michel de Broin coupe le système de sécurité alors que la tonitruance des guitares se déchaîne dans le montage vidéo de l’Américain Cory Arcangel.

La visite de cette exposition est une suite d’expériences à vivre, toutes surprenantes, qui donnent à l’expression artistique des dimensions encore peu exploitées en connexion étroites avec l’ère technologique dans laquelle nous baignons. Inutile de préciser que l’art y trouve des voies multiples, inédites, à explorer.

La Fabrique sonore. Expérience Pommery #9. Domaine de Pommery, 5 place du Général Gouraud, 51 000 Reims (F). Jusqu’au 30 mars 2012. Tous les jours de 10 à 19 h.