L’inquiétante étrangeté de Degouve

Déjà son nom est un mystère. William Degouve de Nuncques (1867-1935) ressemble à un patronyme noble.

Guy Duplat
L’inquiétante étrangeté de Degouve
©n.d

Déjà son nom est un mystère. William Degouve de Nuncques (1867-1935) ressemble à un patronyme noble. Mais les recherches faites pour cette exposition rétrospective au musée Rops, montrent que ce peintre né en France à Monthermé en 1867 et dont la famille s’est installée à Bruxelles dès 1874, est d’origine bien plus simple. Mais il aimait laisser le doute et jouer la carte de la noblesse pour mieux prendre ses distances par rapport à une classe bourgeoise qu’il estimait étroite, bornée et hypocrite. Pour lui, les artistes forment une aristocratie, une attitude typique des peintres symbolistes. Son grand ami était Henri de Groux, peintre et être fantasque qui injuria Van Gogh et Signac.

L’exposition de Namur, la première du peintre depuis 1936, présente une centaine d’œuvres de Degouve. Elle a été préparée en collaboration avec le si beau musée Kroller Muller où elle ira ensuite car le musée hollandais possède un grand nombre d’œuvres du peintre, acquises à l’époque par Hélène Kroller Muller conseillée par le grand ponte de l’art, Bremmer. Elle raffolait de Degouve. Un livre/catalogue monographique très complet a été édité à cette occasion par le Fonds Mercator.

Degouve de Nuncques est d’abord connu par ses nocturnes. Et à revoir l’ensemble de son œuvre, c’est cette époque qui est la plus singulière et forte, celle qu’on retiendra avant tout. Degouve fréquentait à Bruxelles des artistes comme le Hollandais Toorop. Il était proche des milieux littéraires symbolistes. Sa femme, Juliette Massin, était la belle-sœur de Verhaeren. Son grand ami, Eugène Demolder, témoin à son mariage, était le beau-fils de Rops. Il fréquentait Maeterlinck. Degouve participa à la fin du groupe des XX et ensuite à La Libre esthétique. On montre à l’exposition ses autoportraits. Il aimait prendre un air mystérieux, romantique, tel un pope russe avec la barbe, les longs cheveux et le regard perçant venu d’un autre monde.

Degouve peint (huile ou pastel) des paysages la nuit ou dans la brume, quasi monochrome dans les verts. Vides de tout humain. "La nature se vide de toute présence humaine pour faire place à une force invisible dont l’action, aussi impalpable qu’une mélodie, s’exprime à travers la vibration des formes, à travers la singularité d’une lumière limitée à une seule teinte déclinée en infinies variations tonales", explique le commissaire de l’expo, Denis Laoureux. Une forêt dans la brume avec des troncs fantomatiques, le magnifique "Effet de nuit" du musée d’Ixelles qui ressemble à un reflet tremblotant à travers une vitre. Le nocturne était alors à la mode en musique. La nuit convoque l’invisible et les forces souterraines. Degouve peint des forêts fantastiques où les racines des arbres deviennent comme des serpents. Il applique la théorie de Maeterlinck qui disait qu’il fallait que l’art soit des "grandes routes qui mènent de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas". La nuit, le crépuscule, l’aube pâle, permettent à la peinture d’échapper à la rationalité et de laisser apparaître, confusément, ce qui échappe à l’intelligence des hommes. Dans "La maison aveugle", Degouve peint une maison illuminée dans la nuit, annonçant "L’empire des lumières" de Magritte. Il peint aussi une splendide vue lunaire du lac de Côme. Sa femme, Juliette Massin, peintre elle aussi, disait de lui : "il fait si beau la nuit, beau comme votre âme, mystérieuse et solitaire".

L’heure est aux songes obscurs, aux visions gothiques, aux poèmes visuels, à la peinture littéraire. Une des découvertes de l’expo est le tableau allongé "Le Canal" (notre photo), comme un décor de théâtre sans profondeur avec sa rangée d’arbres, sa barque abandonnée et les vitres cassées de l’immeuble rouge délavé. Un tableau qui pourrait être le décor d’une pièce de Maeterlinck. Mais après des débuts en fanfare, Degouve évolue vers un retour aux traditions, voire au primitivisme. Il découvre la lumière lors d’un séjour aux Baléares et y peint des paysages gorgés de couleurs mais toujours vides de toute personne. Il peint encore aussi quelques tableaux étranges, dignes de l’heroic fantasy d’aujourd’hui. De 1907 à 1912, il a une phase religieuse, lui qui était pourtant athée. Il peint des tableaux religieux sans doute dans un but alimentaire, mais aussi parce que le religieux était une manière pour lui de fuir ce monde industriel nouveau qu’il exècre, ces "villes tentaculaires" dénoncées par Verhaeren. Il poussera la logique jusqu’au bout lors de son séjour hollandais, puis à la fin de sa vie qu’il passa à Stavelot, frappé de plus par le sort (il perd sa femme, devient paralysé). Il ne peint plus que des paysages de campagne, le plus souvent couverts de neige virginale. Il annonce Jakob Smits ou Valérius de Saedeleer. Ces lieux sont pour Degouve, un idéal contemplatif dont le silence et l’immobilité tranchent avec la vie urbaine. "Les lointains panoramiques du paysage enneigé et vallonné qu’il peignit dans les dernières années de sa vie sont l’œuvre d’un artiste qui a atteint la sérénité et la maturité. Au milieu d’une période agitée de l’histoire de l’art, Degouve a toujours continué à suivre sa propre voie", estime dans le catalogue, Hans Wijgergangs.

On remarquera que comme tant d’autres symbolistes, Degouve n’a pas compris la révolution de l’Art moderne et le chamboulement du monde apporté par la guerre de 1914. Il connaissait pourtant Picasso et les autres. Il a abrité chez lui pendant la guerre, la formidable collection du marchand d’art Alfred Flechtheim qui comprenait entre autres des Picasso. Après avoir épousé les mouvements qui voulaient bousculer l’art à la fin du XIXe siècle, Degouve s’est replié sur son monde.

Un virage qui n’est pas sans rappeler celui de Spillaert qui, après une période si singulière, a vu son génie se tarir.

William Degouve de Nuncques au Musée Rops, Namur, jusqu’au 6 mai. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.