Per Kirkeby ou l’ivresse de la peinture

Très belle rétrospective au Palais des Beaux-Arts, du grand peintre danois Per Kirkeby, 73 ans. Une vraie découverte avec les très grands formats d’un fou de peinture. Avec aussi ses sculptures organiques.

Per Kirkeby ou l’ivresse de la peinture
Guy Duplat

Le Palais des Beaux-Arts à Bruxelles propose une rétrospective du peintre et sculpteur danois Per Kirkeby. Si celui-ci a déjà exposé à Bozar (en 1978 avec Baselitz et en 1988), ce sera pour beaucoup, une révélation car autant il est bien connu des pays du Nord et de l’Allemagne (il expose depuis trente ans à la galerie Michael Werner, une des plus puissantes au monde), autant il reste méconnu dans les pays du Sud.

Sans le savoir, on connaît cependant l’œuvre de Kirkeby car il est un ami de Lars von Trier avec qui il partagerait, dit-on, une même mélancolie et une même misanthropie. Kirkeby réalisa pour von Trier les tableaux séparant les chapitres de Breaking the Waves et le splendide générique abstrait de Dancer in the Dark.

Per Kirkeby a l’habitude de préciser : "Je n’ai rien à dire, ce sont mes tableaux qui doivent répondre à vos questions." Et au Palais des Beaux-Arts, ses peintures parlent pour lui avec une force rare. C’est une vraie ode à la peinture à laquelle on a droit. Le grand parcours de l’exposition est chronologique et culmine dans ses tableaux des années 1995-2000, imposants (5,5 m x 3 m), qui nous jettent dans un univers, certes abstrait, mais qui en même temps laisse deviner des forêts, des lacs, des couches géologiques, une histoire souterraine, tectonique. Festival de couleurs, on retrouve aussi des dessins esquissés, des formes ébauchées, des perspectives subites. Kirkeby s’en est expliqué avec ses mots un peu mystérieux : "cet art est créé à partir d’un univers non verbal et, en ce sens invisible. D’une certaine manière, ce sont des images muettes. Elles ne peuvent être comprises qu’avec les yeux, en s’y abîmant pour les examiner de fond en comble. Et comme personne n’utilise jamais vraiment ses yeux ou ne regarde vraiment ces peintures, elles restent énigmatiques. Un art contraint de mener une existence de l’ombre, illégitime, comme une sorte de mouvement de résistance officieux".

Kirkeby s’appuie sur une grande connaissance de l’histoire de l’art et une attention aux mouvements de la nature. Dans ses œuvres, la nature dialogue avec l’abstraction et la force de la nature se frotte aux architectures de la culture.

Dans sa belle maison des faubourgs de Copenhague, la première chose qui frappe est la superbe bibliothèque de 6000 livres d’art soigneusement rangés et régulièrement compulsés, et les innombrables tiroirs à dessins. Per Kirkeby est né à Copenhague en 1938. Même s’il peignit dès son plus jeune âge, il fit des études de géologie qui l’amenèrent plusieurs fois au Groenland. Dans beaucoup de ses tableaux, on retrouve des signes de ces falaises du Groenland.

L’œuvre de Kirkeby est multiple. Il est d’abord et avant tout, peintre et l’a toujours été même quand la peinture était selon certains, "morte". Il le montre avec ces grands tableaux très colorés, d’apparence expressionnistes abstraits ou proches des néoexpressionnistes allemands (Baselitz, Penck), mais, en réalité, très différents.

L’expo montre aussi ses grands bronzes minimaux ou ceux en forme de maquettes d’architecture. Les sculptures en bronze noir de Kirkeby ont une forte présence, comme du Rodin. Avec leur place dans l’espace, leur masse, leurs failles, et même si elles sont totalement abstraites comme des concrétions, elles font penser à Rodin. Le lien est d’autant plus clair que sa série des "Tör" ("portes") fait référence aux portes de l’enfer de Rodin.

Per Kirkeby a aussi construit une cinquantaine de pavillons de briques, pénétrables et labyrinthiques (l’un d’eux est au Middelheim à Anvers) dont on voit à Bozar des plans et de belles petites maquettes de bronze. Il est aussi poète et a écrit de nombreux livres de réflexion sur l’art ou sur des artistes qu’il aime comme Munch et Schwitters. "C’est un artiste comme on en avait jadis, un intellectuel aussi, nous expliquait Poul Erik Tojner, le directeur du musée Louisiana à Copenhague, comme à la Renaissance. Il a une œuvre variée et complexe et se situe entre la science et l’art."

Comme on le voit dans la première salle, le jeune Kirkeby fut fasciné par le Pop Art dont il a repris l’idée de placer des motifs connus sur ses toiles, sous forme de collages. Aujourd’hui, encore, on découvre dans ses tableaux, comme des signes presque effacés : la structure d’une pyramide maya, une nature morte de Chardin, ou un rappel de la "mer gelée" de Caspar Friedrich. Dans ses tableaux les plus récents, on retrouve des formes archaïques qu’il avait déjà esquissées dans ses premiers tableaux : un cheval, un serpent des mythes mayas qu’il a beaucoup étudiés.

L’autre influence sur Kirkeby, paradoxale, fut celle du minimal art américain (comme on peut le voir dans ses tableaux de "barrières"). Depuis ses débuts, Kirkeby explore les mêmes voies entre nature et culture, abstraction et paysage, influences du Pop et du Minimal, peintures expérimentales sur panneaux de bois (masonite) parfois peints en noir comme des tableaux d’école. Toute une salle est consacrée à ces masonites qui lui servent de terrain expérimental pour des formes, sortes de gribouillis, de ratures, qu’on retrouve ensuite dans ses tableaux.

Un film présente Kirkeby en train de peindre. Souvent, il retient un détail, une ligne, une structure, d’un tableau ancien ou d’une photo. Ses tableaux ont parfois vingt couches superposées car il les reprend souvent, strate après strate, en sédimentations successives comme sont les paysages qu’il observe. "Mes derniers tableaux sont plus colorés depuis mon accident où j’ai perdu un moment la vision des couleurs." On y voit aussi, parfois (dans l’avant-dernière salle), l’ébauche de formes mystiques (un calice), étonnantes chez un homme qui fut dans sa jeunesse un communiste. "Je vous répète qu’il faut interroger mes peintures, car la peinture est au-delà de l’intelligence, au-delà des idées. C’est elle qui doit parler et penser." "Il serait erroné de voir en Kirkeby, un expressionniste abstrait à la Pollock. C’est tout le contraire. Kirkeby ne veut pas extirper de lui une énergie vitale en un grand geste, mais au contraire prendre des distances par rapport à sa peinture, travailler à la composition, au motif", note le directeur du Louisiana. On retrouve encore aujourd’hui le Minimal Art dans ses architectures de briques ("un concentré de mes peintures", dit-il) ou dans ses panneaux de bois toujours de 120 x 120 cm.

Il part souvent d’une idée formelle et y ajoute l’émotion. "Mon passé de géologue et mes voyages furent évidemment importants. J’y ai vu des structures - comme ces falaises du Groenland dont on voit souvent la trace dans mes tableaux, j’y ai senti l’évolution des choses sur la durée comme dans les temples mayas, et j’ai éprouvé le risque de la vie." Kirkeby a besoin de ses livres pour se plonger sans cesse dans l’histoire de l’art. Il a lu avec passion les lettres de Van Gogh et le journal de Delacroix dont il apprécie le rythme et les couleurs des tableaux. "J’ai toujours eu des conversations avec les peintres de jadis : Picasso mais surtout avec Matisse que j’estime plus encore que Picasso."

Kirkeby place souvent des motifs de paysages dans ses tableaux (forêts, mer gelée, etc.), mais il refuse l’étiquette de peintre de paysages : "car alors mes tableaux seraient pornographiques car je viole les paysages." Car Kirkeby est toujours à la frontière de l’abstraction, entre le collage et le ligne libre, entre la nature et sa transformation, entre l’architecture et sa déconstruction. "Tant que je peux expliquer pourquoi les choses sont à une certaine place dans mes toiles, j’estime que ce n’est pas bon. Il faut que ça lâche, que ça devienne un mystère."

A côté des œuvres de Kirkeby, une salle à Bozar présente, sur une suggestion de Kirkeby lui-même, d’étonnants tableaux de Kurt Schwitters, des paysages de Norvège que le peintre allemand réalisa quand il dut fuir l’Allemagne nazie, des toiles figuratives qu’on n’imaginait pas chez un "pape" de l’avant-garde, le maître du collage, le dadaïste. Mais c’est justement ce côté surprenant que Kirkeby apprécie. Comment Schwitters est revenu à une peinture dont l’avant-garde avait pourtant décrété la mort. Kirkeby voit dans ces tableaux la liberté d’un artiste face aux modes et aux "interdits". Lui aussi resta fidèle à la peinture quand la mode était à sa fin. Kirkeby appelle ces peintures tès rarement montrées, des "forbidden paintings". Elles sont aussi un hymne à la peinture pure, comme toute l’œuvre de Kirkeby.

Per Kirkeby et "The forbidden paintings" of Kurt Schwitters, à partir du 10 févier jusqu’au 20 mai. Palais des Beaux-arts. Le jeudi 9 février, y compris en nocturne, la visite est gratuite.