Helmut Newton, à la vie, à la mode

A Paris, le Grand Palais porte aux cimaises les photographies mythiques d’Helmut Newton. Le public s’y presse. Comment expliquer le succès immuable de ce photographe des corps avant d’être un photographe de mode ?

Aurore Vaucelle, A Paris
Helmut Newton, à la vie, à la mode
©Krause & Johansen

A Paris, jusqu’au début de l’été, il est possible de revoir le travail d’Helmut Newton le mythique. Et la foule de gens craignant de rater le coche, s’allonge devant les portes du Grand Palais, patientant avec l’ardeur des cultureux, pour entrer au musée et espérer voir les photographies de Newton. Il faudra donc, et c’est la conséquence, s’accommoder de voir Newton avec d’autres, il faudra souffrir d’observer les grands nus anthropométriques, avec quelques têtes chevelues en sus, même postées devant, dodelinant, se dirigeant vers le cartel une seconde - caution intellectuelle oblige -, avant de se replonger, plus longuement dans les univers - largement en noir et blanc - signés Newton.

L’homme fascine, et l’on comprend pourquoi ; ses clichés, bien souvent, agissent comme des aimants. L’homme est d’abord connu pour ses univers en noir et blanc, remplis de femmes fatales, des travaux souvent parus dans les magazines de mode, et reflets d’une époque donnée. Et pourtant, on peut assurément dire que Newton est sorti de l’univers de la photo de mode stricto sensu, qu’il a réussi à intégrer son imagerie personnelle à la grande base de donnée iconographique universelle. C’est d’ailleurs un peu ce que raconte le public qui nous entoure en ce jour de visite. Jeunes couples, papys et mamies, étudiants, modeux stylés, femmes aux foyers avec bébés..., Helmut parlerait à tout le monde ? Peut-être. Il demeure, quoiqu’il en soit, un référent en matière de photographie du XXe siècle. Lui-même est l’homme d’un siècle trépidant qu’il a vécu dans les grandes largeurs (1920-2004). Jeune, il s’intéresse déjà à la photo et, tandis que le nazisme s’installe par voie légale dans son pays natal, il prend ses premières leçons de photo, travaillant dans le studio de la photographe de mode du moment, Yva, réputée pour ses portraits et ses nus. En 1938, pressentant la menace antijuive, il quitte l’Allemagne pour Singapour puis l’Australie. Durant son service militaire, il continue son travail de photographe, développe un intérêt pour les portraits, et ouvre un studio à Melbourne au milieu des années 40, quelque temps avant de rencontrer June Dunbar, une actrice de théâtre qui deviendra Madame Newton - bien plus connue, pour tout dire, sous le nom d’Alice Springs, puisqu’elle aussi sait comment tenir habilement un boîtier photo. C’est avec elle, la seule femme de sa vie - au contraire de la foule féminine que contient ses book-, qu’il revient en Europe, à la fin des 50’s, à Londres puis à Paris, où, très vite, il sort de l’anonymat photographique.

Comme pour happer le public depuis l’entrée de l’expo, ses portraits en pied de femmes nues, s’alignent, hiératiques. Newton précisa que, pour ces clichés, il s’était inspiré des photos d’identité que la police faisait des terroristes . Des clichés hors normes qui respirent l’autorité : cette légère contre-plongée à l’œuvre, une lumière de type "clair-obscur" dessinent des femmes qui semblent avoir pris le pouvoir. Les mains sur les hanches ou cachant leur pudeur, les grands nus jettent un œil presque dédaigneux à l’observateur, paradoxalement dénudé à son insu. Des femmes au képi - un diptyque avec ou sans pantalon -, ou ces working girls désappées, transcendant leur état de nudité, s’imposent, disposent, marchent, conquérantes, avec, aux pieds, des talons d’une hauteur presque surnaturelle. Les objets, chez Newton, sont toujours à double tranchant : talons élégants et contondants, ongles peints pour embellir et biseautés, comme pour blesser. Ses silhouettes n’en sont que plus désirables, et elles n’ont pas besoin de demander qu’on les regardent "dans les yeux, j’ai dit dans les yeux", car le voyeur fait le tour du corps exposé et revient à ce regard perçant, avec un besoin impérieux.

Plus loin, et dans des formats plus "magas", des clichés de Newton, issus de "Vogue", ou de la revue "Stern" rappellent comment l’homme a fait évoluer l’univers de la photo de mode, lui donnant de l’épaisseur et même un scénario. Le modèle n’est plus le portemanteau mais bien l’héroïne d’une histoire aux contours extrêmement extravertis. En danger ("Waiting for the Earthquake"), ou dangereuses (comme dans les pubs de Mugler), actrices de films à suspense (pour le "Vogue" anglais), ou "statues bondages". On le voit, les femmes qui se baladent dans l’imaginaire de Newton sont, à l’image de Cindy Crawford - dans le docu biopic au centre de l’expo -, des prêtresses intouchables mais offertes, rendues inaccessibles par le prisme de la photo. On ne consomme pas chez Newton, on désire. Une esthétique tout à fait en phase avec les décennies 60’s et 70’s qui font son succès, époques de libération et d’exposition des corps, et que l’on retrouve également chez son contemporain Guy Bourdin.

In fine, l’esthétique de Newton toujours s’accommode de son temps, c’est ce que l’on perçoit également au travers de sa collaboration avec Saint Laurent qui lui demande de figer l’imagerie du smoking : androgyne et pas moins troublant, selon Newton. Les années 80, plus narcissiques et plus sexualisées, seront, enfin, le terrain de jeu d’un Helmut Newton qui a largement contribué à faire saillir le muscle, ou faire briller les corps. Toujours selon un certain angle, l’angle du corps saillant. A noter d’ailleurs, dans nombre de clichés, ces bras et ces jambes à angles droits, ces coudes, prêts à sortir du cadre. Sans doute, Newton a su cristalliser quelque fantasme. Ce qui pourrait peut-être expliquer la foule au musée.


"Helmut Newton", au Grand Palais, jusqu’au 17 juin, 3 avenue du Général Eisenhower, Paris VIII, entrée avenue Winston Churchill. De 8 à 11 €. Infos : +33 (0) 1.44.13.17.17 ou www.rmngp.fr Bruxelles, à 1h22 de Paris avec Thalys. Infos et rés. sur www.thalys.com