Back to Belgium

Tout jeune photographe, Harry Gruyaert a fait ses gammes dans les gris comme la plupart de ceux, notamment, dont il deviendra le collègue à l’agence Magnum. On pourrait dire que cela tombait bien car cet Anversois de souche avait plutôt pour la Belgique un regard sombre.

Jean-Marc Bodson
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©n.d

Jusqu’au milieu des années 70, à quelques exceptions près, la photographie d’auteur se déclinait exclusivement en noir et blanc. La couleur était réservée aux amateurs en vacances ou aux professionnels de la publicité. Tout jeune photographe, Harry Gruyaert faisait donc ses gammes dans les gris comme la plupart de ceux, notamment, dont il deviendra le collègue à l’agence Magnum. On pourrait dire que cela tombait bien car cet Anversois de souche avait plutôt pour la Belgique un regard sombre. Dès l’entrée de l’exposition qu’il lui consacre actuellement au Musée du Botanique, dès la première phrase même, il ne laisse aucune ambiguïté à ce sujet : "J’ai eu à Anvers une éducation très catholique. À la maison, il y avait d’abord Dieu, puis le pape, puis mon père."

Cela annonce une trentaine d’images peu joyeuses, mais qui témoignent déjà de sa virtuosité dans les cadrages et de son intérêt pour la culture populaire. Il écume alors les carnavals, les processions et les commémorations diverses. Bien moins pour le folklore que pour y débusquer ces moments de grâce que le hasard offre de temps en temps à ceux qui jouent avec lui et accessoirement ces accents de la ripaille au plat pays. Ce mur de tirages en noir et blanc que l’on peut voir pour la première fois ici est très programmatique en fait. Il justifie à lui seul l’intitulé "Roots" de l’exposition. Il y a là ce qui explique que Gruyaert se soit enfui très tôt à Paris, son amour-haine avec la Belgique, mais aussi les racines de son travail. La suite, tout en couleur, n’en est que plus évidente.

Novateur

Comme il l’explique lui-même, en 1976, après avoir vu l’exposition "William Eggleston’s Guide" au MoMA de New York, il s’est senti des affinités avec cette génération de photographes américains qui se mirent alors à la couleur. Séduit aussi par le Pop Art, il se convainc de poursuivre son travail sur la Belgique en Kodachrome. Et ce qu’il fait est absolument novateur en Europe. En restant fidèle à ses premiers travaux en noir et blanc, à sa volonté de rendre compte non pas de ce qui est considéré comme beau (académismes divers et tourisme d’été), mais plutôt de la réalité quotidienne et de la culture populaire, il développe chez nous un travail dans l’esprit des Stephen Shore et autres Joel Meyerovitz aux Etats-Unis.

Parmi les quelque 100 photos qui en témoignent, il en est même une qui aurait pu être prise par ceux-ci dans n’importe quelle banlieue américaine. On y voit une voiture peinte entièrement en jaune (vitres comprises) en dessous d’une pancarte annonçant le prix du litre de super "1,20 fr" moins cher. Bien entendu cela laisse penser aussi à Edward Hopper, Ed Ruscha et à tous les chantres du vernaculaire d’outre-Atlantique.

Il est vrai que cette image a été prise sur cette route si commerciale entre Malines et Bruxelles. Mais lorsqu’Harry Gruayert commence à dépeindre la Belgique des petites fêtes et des grandes approximations urbanistiques, ses photographies sont à nulles autres pareilles. Plus exactement, elles s’inscrivent pleinement dans une manière bien belge de dire la Belgique. Les environs de la Gare du Midi prennent des allures "magritiennes" et les vitrines des centres-villes, des reflets franchement surréalistes. Les carnavals et les bars borgnes lorgnent sans aucun doute du côté d’Ensor (et pourquoi pas aussi du côté de Brel). Entre les couleurs criardes qui conjurent chez nous la grisaille et les dérèglements contrôlés aussi excessifs que le pays est conformiste, plus d’une fois en parcourant les cimaises, on se dit qu’en Belgique, Bruegel n’est jamais loin.

"Roots. Belgium 1970-80’s", photographies d’Harry Gruyaert. Bruxelles, Botanique, Rue Royale, 236. Jusqu’au 3 février 2013, du mercredi au dimanche, de 12h à 20h. Rens. : www.botanique.be


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