L'instabilité durable de David Murgia

Tout réussit à ce jeune comédien de talent qui multiplie les projets gagnants. Ce succès ne l'empêche pourtant pas de connaitre des fins de mois parfois difficiles. Un portrait sans concession ni langue de bois où Murgia fait preuve d'une gouaille non dissimulée.

Jonas Legge
L'instabilité durable de David Murgia
©DR

Ces dernières semaines, les artistes belges ont donné de la voix pour contrer la volonté, finalement abandonnée, de la ministre de la Culture de raboter de 45% les aides "ponctuelles" à la création. Contraints à vivre de bouts de ficelles, ces créateurs doivent, pour la plupart, se serrer la ceinture en fin de mois. Pour tenter de comprendre la réalité vécue par ces passionnés, tout comme leur vision de leur profession, LaLibre.be dépeint le portrait de trois artistes, à commencer par celui de David Murgia, jeune comédien de talent.

"A 20 ans, lorsque je suis sorti de l'école, j'ai décidé de créer et de raconter des histoires devant des publics. Pour ce faire j'ai dû me glisser consciemment dans une instabilité durable sur le plan financier", affirme tout de go le jeune talent, présentement à Paris, avec sa troupe le "Raoul collectif", pour des représentations de la pièce "Le Signal du promeneur".

"Actuellement, et pour un long moment encore, mes revenus sont constitués de sources variables, avec des employeurs et des contrats toujours différents, que ce soit pour de la production, du cinéma, des sessions de droits, des cours que je donne dans des écoles, et bien entendu le chômage..."

Un chômage sans lequel le comédien, remarqué notamment dans "La Tête la première", "Rundskop" ou "La Régate", ne pourrait pas toujours joindre les deux bouts. "J'ai la chance d'avoir beaucoup de propositions. Lorsque je tourne un film, le cachet peut me permettre de faire des dépenses plus importantes -comme un ordinateur, des vêtements- et de bien vivre. Mais si tout à coup je décide de refuser l'une ou l'autre proposition ou de prendre des vacances, par exemple, je redeviens dépendant du chômage et retombe donc à 1000 euros par mois. Par ailleurs, lorsque nous rédigeons des dossiers pour obtenir une subvention ou lorsque nous sommes en phase de conception d'un spectacle, nous ne sommes pas sous contrat et ne sommes donc pas payés. Nous produisons une masse non-négligeable de travail non-rémunéré nécessaire à nos créations. L'argent du chômage est alors indispensable pour finir le mois: me payer à manger et régler mon loyer", confie David Murgia.

Extrait de la pièce "Le Signal du promeneur"

D'après lui, la situation qu'il vit n'est pas luxueuse mais est tout de même moins précaire que celle de beaucoup d'autres. "Mais dois-je rentrer dans la logique du quantitatif et tout accepter ? Si un opérateur téléphonique me propose une grosse somme d'argent pour deux jours de tournage que j'estime tout à fait inintéressants, pour ne pas être dans la précarité, devrais-je accepter de vendre mon image et d'apparaître sur toutes les affiches ? Je trouve ça… Ca n'est pas mon métier", lâche-t-il dans un soupir qui souligne le désarroi.

Cependant, ce Liégeois de 24 ans, fraichement débarqué à Ganshoren (Bruxelles), ne changerait de profession pour rien au monde. Pour lui, être comédien va bien au-delà de la prestation artistique. "Selon moi, notre travail consiste aussi à ne pas croire les classes dirigeantes lorsqu'elles nous disent qu'il n'existe aucune alternative. De ne pas les croire lorsqu'elles nous présentent l'austérité comme inévitable. Notre travail est aussi précisément de travailler contre ces classes dirigeantes, c'est-à-dire de faire rêver, de combattre la pensée unique, de libérer l'imagination, de la mettre au travail contre les formes dominantes qui anesthésient le sens critique, empêchent l'émancipation et conservent, pour quelques heures encore, une place au chaud pour les plus chanceux. Notre travail est aussi de faire du théâtre dans les écoles, devant des jeunes, de créer d'autres modes de pensées, d'autres visions du monde, d'autres visions d'être au monde. Mais aussi de refuser que l'éducation des enfants soit enfermée dans les contraintes des erreurs de leurs ainés."

Sont ici notamment visés "ce que la ministre Laanan a défini comme des besoins culturels auxquels il faut répondre, comme 'The Voice' ou 'L'Amour est dans le pré'. Mais pour qui on nous prend alors qu'on se casse le cul, nous, à essayer de créer à la fois de l'intelligence, du divertissement et de la pertinence ? C'est insultant."

Extrait du film "La Tête la première"

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