Le boson, œuvre d’art 2012

2012 fut l’année du Louvre Lens, de Platel. Mais si la plus belle nouvelle de l’année en art et en culture était la découverte du boson de Brout-Englert-Higgs ?

Le boson, œuvre d’art 2012
©Javier Del Real
Guy Duplat

Et si la plus belle nouvelle de l’année en art et en culture était la découverte du boson de Brout-Englert-Higgs ? On se souvient de ce moment d’intense émotion, le 4 juillet dernier, au Cern à Genève, dans le centre européen et mondial qui a construit la mégamachine, LHC, d’un coût de 5 milliards d’euros pour tenter, avec succès, avec l’aide de dix mille physiciens, de découvrir ce grand secret de l’univers. Comme l’art, c’est le fruit d’une grande œuvre humaine, et qui ne sert directement à rien, un acte gratuit, dont la seule motivation est une meilleure connaissance du monde qui nous entoure. Le boson sert aussi à nous enchanter, à donner de couleurs à notre terre. On sait que cette particule, qualifiée d’événement de l’année par "Le Monde", était la dernière pièce manquante du modèle standard, celui qui explique le mieux tout le monde visible, depuis notre environnement direct jusqu’aux immenses trous noirs au fond des galaxies. C’est ce boson qui, seul, peut expliquer pourquoi nous avons une masse et pourquoi dès lors, notre univers existe.

Même les photos des gerbes de particules créées par les collisions de protons dans les laboratoires CMS et Atlas, grands comme des cathédrales, qui traquent cette particule, ont une beauté magnifique. Einstein était ébahi de constater que le monde pouvait être compréhensible, "c’est cela qui est incompréhensible", disait-il. Et Francois Englert, un des pères du boson, nous disait : "L’univers tel qu’on le voit, même si on peut trouver très joli une forêt ou un océan, est d’une complexité qui nous apparaît effroyable, sans ordre ni méthode. L’idée des scientifiques a été de trouver, grâce à des théories unificatrices, un sentiment de l’ordre de l’esthétique, de la logique, de l’ultime simplicité des choses, au-delà bien sûr de la difficulté qui reste à expliquer ces lois unificatrices."

Le grand mathématicien Alexandre Grothendieck qui vit aujourd’hui en ermite dans les Pyrénées disait : "Qu’ai-je fait d’autre dans mon passé de mathématicien, si ce n’est suivre, ‘rêver’ jusqu’au bout, jusqu’à leur manifestation la plus manifeste, la plus solide, irrécusable, des lambeaux de rêve se détachant un à un d’un lourd et dense tissu de brumes."

Victoire du culot

L’histoire du boson est celle de l’art. Il est le fruit d’un intense travail dans lequel ont travaillé au Cern, main dans la main, des Indiens avec des Pakistanais, des Israéliens avec des Palestiniens, des Américains avec des Iraniens. Le boson comme l’art, ne connaît pas de frontières. Cette histoire est enfin celle du culot et de la ténacité. Il est formidable de voir que trois physiciens ont postulé et calculé ce boson il y a cinquante ans déjà et qu’ils y ont cru jusqu’au bout, avec une armée de physiciens et d’expérimentateurs déplaçant au sens propre les montagnes de Suisse pour arriver à le cerner.

Le culot, l’audace, la ténacité pourraient être le fil rouge d’une rétrospective culturelle 2012. Quelle idée a priori iconoclaste d’installer le Louvre à Lens, dans une des villes les plus pauvres de France, frappée par la désindustrialisation. Le culot qu’il a fallu à Jan Fabre pour réaliser en 1982 et pour reprendre en 2012 son marathon de près de 12 heures de performance et qui est si beau qu’on ne voit jamais le temps passer. L’audace de Michael Hanneke pour filmer "Amour", et évoquer cette fin de vie que nous ne voulons pas voir. L’audace de ces jeunes du Raoul Collectif qui s’indignent encore et toujours dans "Le signal du promeneur". Le toupet de Wim Delvoye se confrontant aux ors et à la pompe du Louvre. La singularité de cette Documenta de Kassel qui proposa des dizaines d’artistes inconnus, loin du marché de l’art, et pourtant nous enchanta. Le culot gagnant de David Van Reybrouck qui voulait raconter dans une brique monumentale l’immense et douloureuse histoire du Congo. Le culot encore d’Alain Platel évoquant nos crises politiques à travers d’immenses chœurs de Verdi et de Wagner et qui nous bouleversa. Dans tous ces cas, les œuvres étaient déraisonnables, folles, et pourtant, ils les ont poussées jusqu’au bout, avec la ténacité des physiciens traquant le boson de Brout-Englert-Higgs.

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