Ernest, Célestine, Monique, Gabrielle, Martin et Vincent

Douze ans après sa disparition, la maman d'"Ernest et Célestine" est mise à l'honneur dans nos pages. Entretien.

Laurence Bertels
Ernest, Célestine, Monique, Gabrielle, Martin et Vincent

Elle avait choisi de s’appeler Gabrielle, comme sa grand-mère, et Vincent, comme son grand-père, pour éviter que ses pairs se moquent d’elle, mais Monique Martin (9/9/1928-24/9/2000) était peintre avant tout et dessinait avant d’écrire. Sortie de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles avec le premier prix et la plus grande distinction, elle s’est consacrée pendant longtemps au noir et blanc avant d’aborder différentes techniques : lavis, gouaches, pastels et peintures à l’huile. Et si tout le monde connaît les irrésistibles complices "Ernest et Célestine", série traduite dans une vingtaine de langues, et actuellement sous les feux de la rampe grâce à la sortie du film d’animation du même nom, moins nombreux sont ceux qui connaissent son travail de peintre.

Pourtant des livres tels que "Brel, 24 portraits" (1989), "Au désert" (1992), ou encore "Au Palais" (1993), tous signés Monique Martin et publiés chez Casterman, son éditeur depuis "Ernest et Célestine ont perdu Siméon" (1981), en disent long sur son talent. Rarement exposée, car elle éprouvait beaucoup de difficulté à se séparer de ses œuvres, voici cette grande artiste belge actuellement aux cimaises de la Chapelle de Boondael, à Ixelles - où elle vécut pendant quarante ans et où elle fut enterrée - grâce à la Fondation Monique Martin.

Créée en 2012 à l’initiative de Benoît Attout, son filleul et ayant droit, cette Fondation a pour mission, entre autres, de dévoiler les différentes facettes de l’artiste, comme l’indique clairement le titre de l’exposition : "Monique Martin - Gabrielle Vincent - Une artiste, deux visages". Rencontre souvenir avec un témoin privilégié.

Benoît Attout, vous êtes le légataire universel de l’œuvre de Monique Martin alias Gabrielle Vincent. Comment allez-vous gérer ce patrimoine qui doit être considérable ?

En effet, on a inventorié mille œuvres et à vue de nez, on a en dix mille. Cela représente soixante-cinq ans de travail artistique. Elle n’a fait que dessiner toute sa vie. Je vais commencer par tenir la promesse que je lui ai faite de faire vivre son enfant, c’est-à-dire son travail d’artiste qu’elle m’a légué. Voilà pourquoi je voulais créer une Fondation Monique Martin dont l’objectif est aussi de transmettre les valeurs qui étaient les siennes et qui sont présentes dans tout son œuvre : l’amour, la beauté, la sensibilité, la joie, des valeurs fondamentales de la vie qu’il faut transmettre aux générations futures. Ainsi que quelques grands thèmes tels que l’adoption, la mort, la naissance, les joies aux diverses occasions. Faire un livre sur "La Naissance de Célestine" qui a été adoptée, c’est aussi faire accepter l’idée de l’adoption.

Pourquoi êtes-vous son seul héritier ?

Monique Martin n’avait pas d’enfant et, bien qu’elle ait eu quatre sœurs, elle n’avait que cinq neveux et nièces et un seul filleul.

Monique Martin est décédée en l’an 2000. Pourquoi la Fondation vient-elle seulement de voir le jour ?

Parce que j’ai eu un gros problème de santé, une rupture d’anévrisme qui m’a laissé un mois et demi dans le coma et dont je suis sorti sans séquelles. Il m’a cependant fallu des années pour me reconstruire.

Que l’exposition soit organisée au moment où le film de Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier est à l’affiche n’est sans doute pas dû au hasard ?

En effet, cette concomitance permet une plus grande visibilité et le succès du film donne envie aux gens de mieux connaître l’artiste. Pour le film, les premiers contacts ont été pris en 2004 mais il a fallu du temps pour que tout soit bien précis et je suis content du résultat car il respecte l’univers de Monique Martin, l’atmosphère de ses pastels.

Avez-vous beaucoup de souvenirs d’elle ?

Enormément car elle passait beaucoup de temps avec nous. C’était une grande dame qui savait se mettre à la hauteur des enfants. Plusieurs de ses livres comme "Ernest et Célestine : la cabane" (1999) sont inspirés de moments passés avec elle. Je me souviens, le dimanche on prenait le tram pour aller pique- niquer sur les plaines de Waterloo. On préparait notre panier deux jours à l’avance avec des fruits, des légumes, puis, arrivés sur place, on construisait une cabane avec des ballots de paille. Un jour, le fermier est venu et nous a enguirlandés mais elle a promis qu’elle remettrait les ballots en place ensuite. On faisait aussi des concours de saut de marches dans son escalier. Elle sautait avec nous et quand cela devenait trop dangereux, elle posait des matelas, des couvertures et des oreillers pour nous réceptionner ! Plus tard, quand je travaillais à Bruxelles, je passais la voir place du Châtelain où elle habitait une fois par semaine. Quand elle était en pleine production, elle me signalait par la fenêtre qu’elle ne pouvait pas me recevoir. Les autres fois, elle descendait les escaliers en courant. Les trois derniers mois de sa vie, elle ne faisait plus que des visages à la peinture à l’huile. Pour elle, c’était un supplice. J’ai au moins 150 œuvres de ce type. Peu de temps avant son décès, elle me montrait ses tableaux et si je ne les aimais pas, elle les mettait de côté.

Ressemblait-elle seulement physiquement à Célestine ?

Non, elle était espiègle, comme elle.

Et qui était Ernest ?

Sans doute M. Desmet, son mentor, le portrait brûlé qui est exposé ici. Elle l’a rencontré à la sortie de ses études et c’est lui qui lui a conseillé de ne se consacrer qu’au noir et blanc car toutes les couleurs s’y retrouvent. Ils se sont échangé plus de six cents lettres. Un amour platonique les unissait et je ne crois pas la trahir en disant que, s’il n’avait pas eu trente ans de plus qu’elle, il aurait sans doute été l’homme de sa vie.