Ce n’est pas (que) chinois

D’évidence, on ne pourra jamais montrer la Chine en 24 images, pas plus qu’on ne pourrait la visiter en 24 heures. Ce n’était d’ailleurs pas du tout la visée du travail réalisé par Katherine Longly durant ses deux voyages, en 2011 et 2012, pour une résidence au Three Shadows Photography art Center de Pékin.

Jean-marc Bodson

D’évidence, on ne pourra jamais montrer la Chine en 24 images, pas plus qu’on ne pourrait la visiter en 24 heures. Ce n’était d’ailleurs pas du tout la visée du travail réalisé par Katherine Longly durant ses deux voyages, en 2011 et 2012, pour une résidence au Three Shadows Photography art Center de Pékin.

Manifestement, bien plus qu’un reportage qui nous dirait où en est l’empire du Milieu, il s’agissait pour la jeune femme de comprendre où elle en était elle-même en photographie. S’affronter à de tels défis (pas à la Chine, mais bien à son propre regard), c’est risquer de se perdre. Eh bien, bonne nouvelle, comme on peut le voir actuellement à la B-Gallery, Katherine Longly ne s’est pas égarée en cours de route. Ce qu’elle nous ramène, c’est une observation heureusement plus fine que spectaculaire.

Les images qu’elle nous propose dans une scénographie sobre sont autant de documents à lire dans le détail. Le visiteur a ici sa part à faire par une lecture attentive, détaillée. A lui de ne pas se contenter d’observer le ballet d’un régiment de soldats, arrêté dans son acmé, mais bien de le scruter jusqu’à y découvrir un maladroit en train d’éternuer. A lui de noter les points de déséquilibre dans la belle harmonie. A lui de comprendre que ce jeune garçon, en train de pleurer sur un mur d’escalade, est LE fils unique qui ne doit pas décevoir ses deux parents l’encourageant deux mètres plus bas. La motivation de l’auteure est on ne peut plus claire : "Figer une réalité qui se transforme à la vitesse du Bullet train peut paraître vain. Mais dans un pays où le patrimoine et les traditions du passé sont soit détruits et remplacés par des buildings immenses et de luxueux centres commerciaux, soit cadrés, circonscrits et mis en scène à la manière d’un Disneyland, cette démarche m’est apparue d’une évidente nécessité."

Cependant, au-delà de ce qu’il y a de spécifiquement chinois, il faut retenir de ces photographies un bel effet de miroir. Certes, nous y voyons la Chine en train de changer d’époque à une vitesse décoiffante. Mais ce n’est là, en plus accentué, qu’une donnée mondiale très partagée. Ces bâtisses de style haussmannien ou suisse ou vénitien, que l’on voit pousser dans les banlieues pour la nouvelle classe moyenne, ne témoignent que d’une universalisation de la stéréotypie architecturale. Simplement, il nous est plus facile de le remarquer dans un pays que nous voyons encore souvent à travers des clichés qu’aux alentours de la Grand-Place de Bruxelles rebâtis dans un atroce ersatz de gothique.

Si, dans ce travail, beaucoup de place est accordée aux parcs d’attractions, c’est certainement parce que ceux-ci ont une grande importance pour une population qui, pour une part, vient d’accéder à "la civilisation des loisirs". Cependant, n’en doutons pas, c’est aussi parce que le carton-pâte est ce qui symbolise le mieux la globalisation du toc que Longly pointait déjà dans "Vivons cachés", son excellente série sur l’esthétique des campings.

"Past Forward", photographies de Katherine Longly. Bruxelles, B-Gallery, galerie Bortier, rue Saint-Jean, 17-19. Jusqu’au 24 mars, du mercredi au samedi, de 13 à 18h. Rens. : www.centrale-art.be

Sur le même sujet