Utopies actuelles et fantasme historique

Responsable des expositions contemporaines à Lille, Régis Cotentin porte son enfant à bout de pensées et d’enthousiasmes. Il a, il faut dire, réussi le défi de reconfigurer, dans un espace pas gagné d’avance, une exposition loin d’être simple et même infiniment complexe, vu sa thématique à déclinaisons multiples, vu aussi la diversité des artistes impliqués. Qu’il soit, en outre, parvenu, pour le fun visuel, à provoquer une lecture des œuvres à saisir de haut en bas ou vice-versa, entre premier et rez-de-chaussée, et de long en large avec, pour pôle dominant, une Babel de 15 000 livres de Jakob Gautel aux titres respectifs loin d’être innocents, ajoute une valeur proverbiale à la complicité explicite entre divers intervenants présents au vernissage, techniciens et auteurs des œuvres.

Roger Pierre Turine

Responsable des expositions contemporaines à Lille, Régis Cotentin porte son enfant à bout de pensées et d’enthousiasmes. Il a, il faut dire, réussi le défi de reconfigurer, dans un espace pas gagné d’avance, une exposition loin d’être simple et même infiniment complexe, vu sa thématique à déclinaisons multiples, vu aussi la diversité des artistes impliqués. Qu’il soit, en outre, parvenu, pour le fun visuel, à provoquer une lecture des œuvres à saisir de haut en bas ou vice-versa, entre premier et rez-de-chaussée, et de long en large avec, pour pôle dominant, une Babel de 15 000 livres de Jakob Gautel aux titres respectifs loin d’être innocents, ajoute une valeur proverbiale à la complicité explicite entre divers intervenants présents au vernissage, techniciens et auteurs des œuvres.

Du bel ouvrage de forme et de fond. Et, pour le visiteur, un moment béni de surprises et de réalisations qui donnent à voir et à réfléchir. C’est dire si la "Babel" du Bota se conjugue comme une belle aventure inédite pour tout le monde, qu’elle ait été vue ou non à Lille. 80 pièces dans un espace décliné comme un cheminement à travers une suite de méditations de tous ordres, écologique, philosophique, politique, et même économique quand, sur une photo de Robert Gligorov, "Monument Valley", un cimetière apparaît envahi de pubs. Des peintures, photographies, sculptures, installations, films et planches originales de bédé et une quarantaine de créateurs actuels (parmi eux, d’un peu partout : le compte est bon, il y a matière et arrêts sur images qui s’imposent ! "Babel" ou l’ancienne Babylone fut, de tout temps, source à la fois de merveilles et de malédictions. De confusions.

D’où les diversités de propos à son égard et les volumes d’études qu’elle suscita. A la Renaissance, milieu du XVIe, Bruegel la peignit à deux reprises, en figea une image de référence infiniment développée à sa suite, reproduite, extrapolée, d’abord par les maîtres flamands eux-mêmes. Les Bruegel ne voyageant plus, réjouissons-nous de voir des artistes d’aujourd’hui se pencher avec clairvoyance, humour ou humeur, sur un monde qui, faute de solutions positives engageant l’univers sur de nouvelles voies de la sagesse et de la modestie, se condamne à l’implosion, faute d’autre survie possible.

Le mythe, mais aussi Babel heureuse avec ses incongruités et délires, puis Babel visionnaire, ses fictions et ses interprétations : l’exposition recèle des trésors d’imagination à des degrés très divers. Engorgements de villes surpeuplées comme les voient, grouillantes et bouillonnantes, les Chinois Yang Yongliang ou Xiang Liqing; nature dénaturée, et voilà la termitière d’individus de John Isaacs; villes anéanties non pas sous les bombes, mais sous les tombes qui, à la manière de Babel, montent jusqu’au ciel : le "Cimetière de Monjuich", étonnante photographie de Jean-François Rauzier, nous pousse à ouvrir l’œil sur un monde qui a peut-être déjà forcé le destin !

Le Botanique, Museum, 236, rue Royale, 1210 Bruxelles. Jusqu’au 21 avril, du mercredi au dimanche, de 12 à 20h. Catalogue avec textes d’Alain Tapié et de Régis Cotentin, Invenit Editions, 12 euros. Infos : 02.218.37.32 et www.botanique.be

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